dimanche 23 août 2026

Barrett

Au début de l’année dernière (le 11 janvier) rendant compte d’une anthologie d’aphorismes hispano-américains, j’en ai traduit mes préférés, dont un d’un certain Rafael Barrett («C’est bizarre : je ne connaissais pas certaines des personnes que je saluais, mais maintenant que je les connais, je ne les salue plus»). Je n’avais jamais entendu parler de ce journaliste né espagnol de père anglais en 1876 à Torrelavega, près de Santander, ayant ensuite passé ses années de maturité en Amérique du Sud, principalement au Paraguay. La notice succincte signalait sans explication qu’il était mort en 1910 à Arcachon. Ce dernier détail inexpliqué m'intriguait. En me renseignant sur le personnage j’ai trouvé dans Wikipédia une notice fort longue, mais peu bavarde sur la biographie. L’on y mentionne aussi sans commentaire son lieu de mort et l’on apprend au moins qu’il était issu d’une famille fortunée, qu’il fut un jeune homme bagarreur, fréquentant les casinos, mais qu'il fut quand même très à gauche (quelle surprise), tous traits qui ne m’attirent pas beaucoup. Il se disait anarchiste mais n’était pas anti-chrétien (dans une lettre à sa soeur Angelina, il se réclamera même de la verdadera caridad, du verdadero cristianismo (Cartas íntimas, p 109)). J’ai consulté quelques livres de lui dans une collection publique. Je partage sa compassion pour les humbles mais en général sa prose lugubre m’assomme. Il écrivait principalement des reportages et des chroniques à caractère social, qui furent ensuite réunis en recueils, dont un seul a paru de son vivant, les autres sont posthumes. Dans un fort volume de ses Obras completas (paru aux Ediciones Tantín, Santander, 2010) il y a quelques pages (p 117-121) de Reflexiones, parmi lesquelles celle-ci m’a amusé, je traduis : «L’amour est une obscénité délicieuse. Nous le cachons, comme les trésors et les crimes» (El amor es una obscenidad deliciosa. Lo ocultamos como les tesoros y los crímenes). Dans un recueil de textes, publié en 1978 sous le titre général de El dolor paraguayo par la célèbre Biblioteca Ayacucho, signe d’une certaine notoriété, se trouve une Cronología assez précise. On y apprend que Barrett était à Montevideo début 1909 quand on lui diagnostiqua un début de tuberculose, et qu’il partit l’année suivante se soigner en France. L’on y donne aussi quelques détails sur cette dernière année de vie, laquelle est exposée plus précisément dans le volume de ses Cartas íntimas, publiées et annotées par sa veuve Francisca López Maíz de Barrett à Montevideo en 1967 (soit cinquante-sept ans après sa mort!). 
    Je me suis intéressé à ces Lettres intimes, principalement adressées à la jeune épouse. Elle était restée en Amérique avec leur garçonnet Alex, car par manque de moyens financiers Rafael ne les emmène pas avec lui en Europe (110). Il quitte Asunción en bateau fin août 1910, descendant le fleuve Paraguay jusqu’à Corrientes (02-IX) puis le Paraná jusqu’à Buenos Aires (05-IX), passant aussitôt à Montevideo (06-IX) d’où il embarque le soir même à bord d’un navire italien qu’il appelle d’abord le Victoria, en fait le Re Vittorio, bateau rapide pouvant gagner l’Europe en deux semaines (p 96-98). Après une unique escale à l’ile São Vicente du Cap-Vert (11-IX), il débarque à Barcelone (22-IX) puis se rend à Paris, en train j’imagine, où il arrive le 24 septembre. Il y consulte aussitôt le docteur Quinton, avec qui il a correspondu depuis le Paraguay, et qui lui semble plus fiable qu’un autre médecin spécialiste de la tuberculose, le docteur Doyen, plus célèbre mais réputé cupide. Il a donné comme adresse postale la Sucursal de La Prensa, 4 boulevard de la Madeleine (97 & 100) mais loge d’abord au luxueux Palais d’Orsay (à la gare du même nom) puis au moins coûteux Grand Hôtel, sur un boulevard (104). Les lettres mettent alors un mois pour aller d'Asunción à Paris (110). Dès le premier jour le docteur Quinton lui conseille d'aller séjourner à Arcachon, plutôt qu’à Nice ou en Suisse (102). Il répétera qu’on lui a expliqué qu’il doit éviter la chaleur et préférer le climat tempéré du Sud-Ouest de la France (Arcachon, Pau ou Saint-Jean de Luz) et il envisage de s’installer à Montevideo à son retour (113, 115). En attendant il n’est pas pressé de quitter Paris, ville «sublime, incomparable» (105) et «si commode» (107), où il peut prendre une voiture pour aller se promener au Bois (104). Sa chère Panchita a dû lui faire une crise de jalousie, car il se sentira obligé de préciser qu’il n’était pas allé à Paris pour sortir tous les soirs avec Boceta (?) dans les pornocinematógrafos (115). Enfin il s’arrache à la capitale et arrive à Arcachon le 12 octobre, pressé par la menace d’une grève des employés du chemin de fer (déjà!). Bizarrement le préfacier du livre à trois reprises (p XIII & XXVI) et Barrett lui-même une fois (p 104) considèrent Arcachon comme une ville cantábrica, soit située sur la côte de la Mer cantabrique, donnant à ce toponyme espagnol un sens large correspondant à ce que nous appellerions le golfe de Gascogne. A Arcachon, Barrett s’en remet au docteur Lalesque, un disciple de Quinton. Il se fait d’abord envoyer le courrier à la Poste restante et loge à une première adresse inconnue, où il dispose d’une chambre avec vue sur la mer, qui lui fait s’exclamer Qué hermosura y qué sosiego (quelle beauté et quel calme! p 112). Deux jours après, Lalesque le fait installer à l’hôtel Régina Forêt, d’où il ne voit plus la mer mais occupe une chambre à l’angle du bâtiment, avec vue sur une pinède (114. C’est peut-être l’actuelle résidence Villa Régina, construite en 1881 dans le quartier de la Ville d’Hiver, allée Corrigan). Dans une lettre du 20 octobre Barrett se réjouit d’être ainsi à huit heures de Paris et à trois de l’Espagne, dans un cadre agréable (una delicia, una belleza) avec les commodités de la vie moderne (beaux bâtiments, bains, automobiles, etc, 115). Mais les nouvelles sont mauvaises, sa santé ne s’arrange pas (113). A partir de novembre il est alité en permanence (121). Le courrier et la presse du Paraguay ne lui parviennent pas, ou trop lentement, et il se sent «enterré à Arcachon» (121). Le 14 décembre, en désespoir de cause, Lalesque doit monter à Paris se procurer les remèdes du docteur Doyen, qu’il compte administrer au malade à partir du 19 (123). Trop tard : Rafael rend l’âme le 17 dans sa chambre de l’hôtel Regina (124), assisté par sa tante Susana Barrett, venue de Saint-Sébastien (122). Il n’avait que 34 ans.

samedi 22 août 2026

cauchemars

    De petits cauchemars plus ridicules qu’effrayants, en quelque sorte rassurants : on ne va pas si mal, après tout.

mardi 18 août 2026

re-Giono

    En déplacement hier en Gironde, passant par l’Université, j’ai emprunté l’édition en Folio du recueil Ecrits pacifistes, de Jean Giono, comprenant Refus d’obéissance, Précisions, et Recherche de la pureté. C’est dans ce dernier texte, que je retrouve les pages terribles (p 180-183) auxquelles je faisais allusion dans ma note d’hier : « C’est la grande bataille de Verdun (…) Dehors, c’est un déluge de fer (…) il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. (…) Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier que ça a pris est sorti : depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. (…) Nous n’avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. (…) nous avons de plus en plus ce terrible besoin qui ne cesse pas, qui nous déchire. Surtout depuis que nous avons essayé d’avaler de petites boulettes de terre pour calmer la faim (…) Nous faisons dans notre main. C’est une dysenterie qui coule entre nos doigts. (…) nous nous apercevons que nous faisons du sang. (…) Alors nous faisons carrément  sur place, là, sous nous. (…) » Hier aussi mon lecteur Philippe Martineau m’a envoyé une copie numérique de ce passage, avec une note indiquant que Giono sera le seul survivant de ces neuf hommes. Autant son anti-capitalisme simpliste ne me convainc pas, autant je comprends qu’après de telles expériences il ait été fermement pacifiste…

lundi 17 août 2026

Giono

    J’avais lu je ne sais plus où un texte saisissant de Jean Giono à propos de la Guerre, d’hommes réduits à se chier dans la main et à bazarder l’étron où ils pouvaient, ce genre d’extrémités. Cela provenait censément de Refus d’obéissance, dont je me suis procuré un exemplaire dans la collection des Folio à trois euros. J’ai été doublement déçu de n’y pas retrouver le texte en question, et de trouver peu d’attrait à ceux qui y sont réunis. Le premier, Je ne peux pas oublier, se termine sur une belle évocation de camarades tués (Je te reconnais, Untel…) mais consiste essentiellement en une démonstration d’anti-capitalisme primaire : «On ne peut tuer la guerre sans tuer l’état capitaliste … La guerre est le coeur de l’état capitaliste…» L’auteur n’a visiblement pas idée de ce que la guerre a existé longtemps avant le capitalisme, de tous temps à vrai dire. Pas idée non plus de ce que si la guerre bénéficie évidemment à certaines entreprises, elle en ruine aussi quantité d’autres. Mais passons. Les quatre autres textes sont présentés comme des chapitres inédits du Grand troupeau. Ils contiennent des passages intéressants (vues de morts et de blessés, animaux domestiques divaguant en liberté…) mais très souvent le texte est peu clair, comme s’il s’agissait de notes hâtives que seul l’auteur peut comprendre. J’ai remarqué que Giono, en bon rural, parle peu d’arbres en général, mais sait désigner plus précisément les frênes, ormes, hêtres, saules etc. Je vois indiqué sur la couverture que ce mince volume serait extrait d’Ecrits pacifistes, où j’aurais peut-être trouvé ce que je cherchais. On verra ça une autre fois.

dimanche 16 août 2026

haïku


    Dans un moment d’optimisme, j’ai participé à un concours de haïkus francophone, que l’on m’avait signalé. Le thème en était la Bonté. J’ai eu l’idée de proposer pour l’occasion un tercet que j’avais composé il y a une dizaine d’années : 
        Je garde les miettes
        pour les oiseaux, les poissons,
        à chacun sa part. 
    Voilà quelques jours, il fut annoncé que je faisais partie des quatre finalistes et que le classement définitif serait dévoilé le 15 août, c’est à dire hier. Je pensais bien mériter la première place mais hélas, je n’ai obtenu que la Mention d’excellence 3. Je suis le dernier des premiers, le moins bon des quatre meilleurs. Mais c’est tout de même une distinction…

samedi 15 août 2026

en tout

en avance

en biais

en catimini

en double

en effet

en fanfare

en garde

en haut

en interne

en jachère

en kiosque

en ligne

en marche

en nage

en outre

en principe

en question

en retard

en suspens

en trombe

en urgence

en vitesse


vendredi 14 août 2026

Saer

    Un ami palois, qui croit que j’ai le temps de lire, m’avait suggéré de m’intéresser à L’ancêtre (El entenado, 1983) du romancier argentin Juan José Saer («ça devrait te plaire, il y a plein d'Indiens qui boulottent des marins et s’entre-sodomisent»). Je viens d’en lire les soixante-dix premières pages en traduction française. Cela se présente comme le récit par un vieil homme de la Renaissance, d’un voyage aventureux fait dans sa jeunesse. Parti outre Atlantique comme mousse à bord d’un navire, il se fait enfiler en cours de route par tous les marins sans que cela le gêne outre mesure (il est d'un naturel compréhensif). Puis les voyageurs arrivent dans un pays forestier, où les invraisemblances commencent aussitôt. A peine débarqué sur une plage, tout l’équipage se fait massacrer à coups de flèches par les indigènes, sauf le narrateur, qui s’en étonne à peine et demeure incroyablement serein. Les sauvages l’emmènent dans leur village en le portant par les coudes pendant des heures, sans se fatiguer. Mieux : ils transportent aussi tous les cadavres, en trottinant sans peine pendant des heures. Arrivés sur place, ils organisent avec les corps un banquet cannibale, dont la cuisson et la consommation nous valent des descriptions interminables. Le repas est suivi d’une beuverie, puis d’une orgie homo-, hétéro- et auto-sexuelle. A ce point le récit, passé de l’ethnographie à la pornographie, entre dans la fantaisie pure. Halte là, il me faut une préparation psychologique avant d’aller plus loin, si j’y vais. Un trait d’humour qui m’a amusé : chaque fois qu’ils examinent le jeune homme blanc, les sauvages répètent le mot par lequel ils le désignent : def-ghi, def-ghi. Je me demandais à quel lexique l’auteur avait piqué ce vocable, avant de réaliser que c’est tout simplement une suite de lettres, dans l’ordre alphabétique.