Lettre documentaire 539
LA MOUFETTE BRESILIENNE, par Gabriel Soares de Sousa
En français le nom de moufette (ou mouffette, ou mofette, de l’italien moffetta) peut servir à désigner sinon tous, du moins la plupart des mammifères carnivores de la famille des méphitidés, tous capables de se défendre en projetant depuis leurs glandes anales un liquide nauséabond propre à décourager l’assaillant. Ladite famille compte une douzaine d’espèces, dont deux asiatiques, les télagons ou blaireaux-puants de Java et des Philippines, du genre Mydaus. Les autres espèces, toutes américaines, se répartissent entre les genres Mephitis, Spilogale et Conepatus. L’espèce type est la moufette rayée (Mephitis mephitis) d’Amérique du Nord, parfois désignée par le synonyme skunk, mot algonquin. Les trois espèces sud-américaines sont toutes du genre Conepatus. On trouve au Brésil la moufette des Andes (Conepatus chinga) mais la plus répandue est la moufette d’Amazonie (C semistriatus). Cet animal a été décrit par Gabriel Soares de Sousa en 1587 dans sa Notícia do Brasil, au chapitre II-99, Qui traite de la nature et de l’étrangeté du jagurecaca. Aujourd’hui l’animal est désigné en portugais brésilien par les noms tupis cangambá et jaritataca, celui-ci ayant diverses variantes rappelant plus ou moins le terme employé par Sousa (jaritacaca, jaguaritaca, etc). On lui applique aussi la périphrase de doninha-fedorenta, soit belette puante. Voici ce qu’en dit Sousa (ici traduit par Ph Billé) :
Le jagurecaca est un animal de la taille d’un grand chat, de couleur brunâtre. Il a le poil long, des pieds et des mains comme ceux des singes, une face de chien, et une longue queue. Il se nourrit de fruits des bois. Il se déplace toujours à terre et ne met bas qu’un seul petit. C’est un animal étrange et nauséabond, car partout où il passe, il laisse une telle puanteur jusqu’à un jet de pierre de part et d’autre, que nul ne peut la supporter. Et pendant plus de deux mois nul ne peut passer par là, car tout est empesté d’une mauvaise odeur intenable. Les chiens prennent de ces animaux à la chasse, mais aussitôt après ils se jettent à l’eau et se roulent par terre pour se débarrasser de cette puanteur, et continuent ainsi en vain pendant des jours. Quant au chasseur, il a beau se laver, la terrible odeur lui reste et perdure trois ou quatre mois. Quand cet animal se voit cerné par les chiens, il lâche une ventosité si pestilentielle, qu’elle embaume tous ceux qui se trouvent à proximité. C’est par cette arme qu’il se défend contre les onces et les autres animaux, quand il est poursuivi. Cette artillerie est si puissante, que l’once ou les autres ennemis font demi-tour et l’abandonnent. Et ils vont aussitôt se laver et se rouler par terre, pour se libérer de la terrible odeur. Il est arrivé à un Portugais que son chasseur lui ayant rapporté de la forêt un de ces animaux mort, pour lui servir de remède, il en fut si empuanti que, ne pouvant plus se supporter, il en devint tout jaune et rentra chez lui malade de l’odeur qui lui collait, et qui lui resta des jours et des jours. La chair de cet animal est bonne pour soigner la dysenterie, mais la maison où il y en a empeste à tout jamais. C’est pourquoi les Indiennes la font rôtir toute enveloppée de feuilles, après l’avoir bien fait sécher près du feu, et elles la fument pour qu’elle se conserve, mais cela n’empêche qu’on la sente jusque dans la rue, tant qu’il y en a dans la maison.
(Note du traducteur, pour nuancer ce qu’en dit Sousa : l’animal a certes un pelage noirâtre mais aussi en partie blanc, il n’a pas des mains ni des pieds de singe, ni une gueule de chien, la femelle n’a pas qu’un petit mais en général une portée de quatre ou cinq, le régime omnivore comporte aussi de petits animaux, et la puanteur résulte d’un jet de liquide et non de gaz.)
Connaissant déjà le talent soigneux de Siméon Lerouge, j’ai aimé son nouveau livre Volume horaire (paru aux Editions de la Renouée) avant même de l’avoir lu. C’était imprudent mais j’avais raison, l’ouvrage est superbe. Un recueil de deux cents quatrains sans rime, étrangement rythmés, tous écrits en exactement vingt-quatre mots, chaque vers en comptant six. Par exemple : Quand on regarde sous le maïs / c’est une forêt de bambous / très sombre, sans végétation, plantée serrée / pour qu’on s’y perde. Ils sont écrits au fil des jours pendant un an et répartis en douze chapitres mensuels, allant de mai à avril. Ce sont des vues instantanées prises la plupart dans les jardins, les maisons et les rues. Cette forme brève, pour ainsi dire carrée, est un choix ingénieux mais la recette ne suffit pas, il faut aussi l’inspiration qui transparait dans les détails retenus, les rapprochements, les comparaisons. Chaque quatrain est précédé d’une mention de la date et du lieu, avec par endroits de petites cartes joliment tracées. On comprend que ce poète jardinier, donc terrien, que l’on pourrait croire sédentaire, au contraire a la bougeotte. Il réside en la Sarthe mais gravite sans cesse dans un assez vaste périmètre, entre Paris et Brest. Je recommande son bon livre (les détails ici). Un autre extrait pour la route : En poussant le portail, mon frère / aperçoit dans le gravier, qui brille / d’humidité tant il a plu, / une grenouille. Il part. Elle aussi.
Pendant quelques années j’ai possédé une jolie petite édition reliée en daim, d’un essai de William Hazlitt rédigé vers 1820, Why distant objects please. Je ne l’ai plus, j’ai sans doute revendu le charmant opuscule acheté jadis à Saint-Pierre chez un bouquiniste extrême, qui bradait ses trésors à un prix abordable. Depuis lors je me suis procuré en ligne une version numérique du texte et je tente régulièrement de le lire, sans jamais y parvenir en entier, j’avoue, car autant le sujet, Pourquoi les objets lointains nous plaisent, me semble attirant, autant les ratiocinations qu’en tire ce bon William me sont vite soporifiques. J’en retiens au moins la conjecture ingénieuse, que l’éloignement favorise la rêverie. Ainsi par exemple, lorsque nous contemplons un paysage, notre esprit aime vagabonder dans le sfumato des lointains, où il se plait à imaginer et à embellir ce qu’en réalité il ne voit. Mes observations du sentiment de la Nature me permettent d’ajouter à cela l’idée que le paysage, admiré de loin, nous épargne la vue de ce qu’on découvre quand on y regarde de plus près, les rudesses de la biodiversité, le carnage incessant…
Ces vidéos que l’on fait maintenant en allant filmer les oiseaux jusqu’à l’intérieur de leurs nichoirs, je trouve ça indiscret. Et pas très utile, d’ailleurs, si c’est pour apprendre que les oeufs éclosent et qu’ensuite les parents donnent la becquée aux petits, quelle révélation…
En feuilletant un album de mes recherches graphiques, je retrouve cette découverte curieuse, quoique sans importance : le nom de Louis-Ferdinand Céline et le titre Voyage au bout de la nuit comportent tous deux exactement vingt caractères.
Au fil des ans j’ai renoncé à certaines conventions graphiques. D’abord les points d’abréviation, dont je me passe car je les juge inutiles. J’écris V Hugo au lieu de V. Hugo, qui cela gêne-t-il ? Je pense que le point ne devrait servir qu’à marquer la fin de la phrase, ou à séparer les centaines des milliers dans les grands nombres (14.000). Ensuite les traits d’union, souvent inutiles eux aussi. Je trouve qu’il y en a trop. Je ne les bannis pas mais j’en suis avare, et quand je ne sais si la règle en veut ou pas, je fais à ma guise sans consulter le dictionnaire. J’écris Saint-Jean Pied de Port pour Saint-Jean-Pied-de-Port, c’est à dire pour c’est-à-dire. Enfin l’italique et les guillemets pour les mots étrangers et les citations. C’est pareil, on en met trop. S’il n’y a pas d’ambiguïté, je m’en passe. Parfois une simple majuscule suffit à les remplacer. Je donne ces précisions s’il en est besoin, afin que mes lecteurs ne prennent pas mes options graphiques pour des négligences, sait-on jamais.
Parce que j’y vais tous les jours, je sais qu’en ce moment les bois résonnent d’un mot latin : c’est la Tourterelle des bois qui répète inlassablement le nom qu’on lui a donné dans l’Antiquité, Turtur. Je viens de m’aviser que, des deux espèces de tourterelles visibles en France, la plus commune, la plus proche de l’homme, celle que l’on voit maintenant partout dans les villes et villages, soit la Tourterelle turque, immigrée de fraiche date n’ayant colonisé l’Europe qu’au vingtième siècle, était inconnue des Romains et ce n’est donc pas elle, qu’ils ont baptisée par cette onomatopée imitant le cri : tur-tur, tur-tur. Ce nom conviendrait aussi mais imparfaitement à la Tourterelle turque, laquelle scande plutôt toutou-tou, toutou-tou en trois syllabes bien nettes et d’une voix plus sonore. En vérité le nom latin de la tourterelle, turtur, est bien celui de l’espèce primitive et discrète, au cri plus roucoulant et volontiers bisyllabique, qu’on entend dans les bois plus souvent qu'au village.