dimanche 19 avril 2026

Camacho

Lettre documentaire 537

SIX POEMES BREFS 
de Carmen CAMACHO 

extraits de son recueil Deslengua
(Libros de la Herida, Sevilla, 2020) 
et ici traduits par Philippe Billé

X
Je vais du bruit au silence,
tu vas du silence au bruit.
Que pourrons-nous bien nous dire
lorsque nous nous croiserons !

XV
Le Demain
n’est aucun jour
de la semaine.

XXXVII
En hiver à la maison.
Ton petit linge et le mien
sur la chaise.

LVIII
Double sens :
apprends à t’en aller
par où tu es venu.

LXXIII 
Petite lanterne de rien,
au sein de ma nuit obscure,
était la lune.

LXXXIV 
Dans la gare
attendent le dernier train
deux petits vieux au soleil.

samedi 18 avril 2026

carassins

    C’est étrange, cette façon qu’ont les carassins (les poissons plus ou moins rouges) de se tenir par moments immobiles en stationnant l’un à côté de l’autre dans une posture exactement parallèle, ou en tête-bêche, ou à quarante-cinq degrés, comme en suspens, prêts cependant à repartir en zigzaguant dans tous les sens à la moindre alerte.

vendredi 17 avril 2026

verbier

    Mes néomots de ces derniers temps : écriverain, obécité, demaine.

jeudi 16 avril 2026

bagues

    Jusqu’il y a peu j’avais aux doigts quatre bagues, deux à chaque main. Ma directrice de conscience me raille là-dessus, jugeant que ces ornements me donnent un air efféminé. Or je viens d’en perdre deux coup sur coup en l’espace de quelques jours. Me voilà peut-être revirilisé, mais bien déçu. L’une des bagues était sans doute de la pacotille, elle s’est tout simplement cassée. L’autre, celle que je regrette le plus, avait la forme d’un très fin serpent argenté. C'était une bague non fermée, qui tendait à s’écarter quand quelque chose l’accrochait. Je me suis subitement aperçu que je ne l’avais plus, elle avait disparu. Ne l’ayant retrouvée nulle part dans la maison ni dans ma voiture, je crains de l’avoir perdue au jardin, ou pire dans les bois, où je travaille toujours sans gants. Dieu sait sous quel tapis de lierre cette petite merveille git maintenant, sans doute pour l’éternité.

mercredi 15 avril 2026

Scum

    Il manquait à ma culture générale de connaitre ce chef d’oeuvre de la littérature engagée, le Scum Manifesto (1967) de la rebelle américaine Valerie Solanas (1936-1988), que je viens de découvrir dans la dernière édition française (Mille et une nuits, 2022). A vrai dire, ne me sentant pas d’attaque pour me cogner ces cent pages de sornettes délirantes, je ne les ai lues qu’en partie et en diagonale, ce qui suffisait à en apprécier la teneur. Scum est soit un mot d’argot pour ordure, salaud, soit l’acronyme de Society for cutting up men, Société pour taillader les hommes. Le texte appelle les femmes à supprimer les hommes, fondamentalement mauvais et responsables de tout ce qui va mal sur terre, le capitalisme etc. Pris au second degré, le pamphlet pourrait être considéré comme une oeuvre d’humour noir, outrancier mais pas très fin. La finesse ne semble d’ailleurs pas avoir été la vertu principale de cette marginale lesbienne mendiante prostituée, auteur par ailleurs d’une unique pièce de théâtre, Up your ass (Dans ton cul). Mais la postfacière militante estime que le propos est à prendre au sérieux, Solanas ayant d’ailleurs montré l’exemple en tentant d’assassiner à coups de feu Andy Warhol, malgré ses qualités d’artiste et d’inverti. Cette action criminelle fut un coup de publicité décisif pour le manifeste et sa rédactrice, laquelle devait pourtant mourir prématurément et dans la misère. Elle jouit en revanche d’une belle célébrité posthume, et des générations entières de biques et de biquettes marxistes-féministes continuent de lui vouer un culte.

dimanche 12 avril 2026

Simenon

    Une trouvaille de boite m’a donné l’occasion de relire d’un trait, avec grand plaisir, l’excellente Lettre à ma mère, de Georges Simenon, déjà lue et aimée en août 2009, alors prêtée je crois par M Ohl. On me permettra de citer ce que j’avais dit, et que je pense encore de cet ouvrage dicté en 1974, à 70 ans, plus de trois ans après la mort de la dame : « Le texte d’une centaine de pages séduit par l'intelligence et la sincérité, il surprend par la trajectoire sociale peu commune et la psychologie peu aimante de la mère, par la compréhension malgré tout bienveillante du vieux fils. Une bonne lecture. Accessoirement on goûte là un récit en quelque sorte réaliste et anti-marxiste, plein de riches ruinés et de pauvres enrichis. » Dix-sept ans après je reste impressionné par la gravité et la densité de ce petit ouvrage. Sa brièveté, son découpage en courts paragraphes séparés par des blancs marqués, et bien sûr son sujet, font penser au Post mortem d’Albert Caraco, paru quelques années avant, le texte de Georges s’en distinguant peut-être par la plus grande simplicité de ton.

samedi 11 avril 2026

tendances

    En réponse à un ami, demandant naguère sur un réseau Quelle est la différence entre «être de gauche» et «être de droite», je dirais qu’à mes yeux l’essence de l’opposition droite / gauche est l’opposition éternelle des Anciens et des Modernes, des classiques et des romantiques, des conservateurs et des réformistes, de la tradition et de l’innovation, du réalisme et de l’idéalisme. Les deux principes me paraissent justifiés, nécessaires, utiles. Il importe de préserver ce qui est bon, comme de rechercher ce qui peut être meilleur. Il faut un principe de changement, contrebalancé par un principe de précaution, lequel consiste à demander si l’on est sûr d’aller dans la bonne direction, si le remède n’est pas pire que le mal, et si en croyant bien faire on n’est pas en train de déconner à plein tube, comme il arrive souvent.