Journal documentaire
Le blog littéraire et agricole de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste.
jeudi 2 juillet 2026
Forn
Ayant emprunté le recueil Yo recordaré por ustedes (Je me souviendrai pour vous), contenant cette chronique (que l’on trouve aussi en ligne sur le site du magazine Página 12), j’en ai lu quelques autres. J’ai bien aimé celle intitulée Entre las ruinas de mi inteligencia (Parmi les ruines de mon intelligence) consacrée aux derniers jours de Jaime Gil de Biedma (1929-1990), homosexuel alcoolique et dirigeant d’une grande entreprise, que Forn tenait pour le meilleur poète de son temps, bien qu’il n’eût écrit que 87 poèmes. Il traite avec humour l’épisode funèbre (je traduis) : «La seule chose qui lui importait, alors qu’il agonisait du sida en 1990, c’était de ne pas mourir avant sa mère, afin qu’elle n’apprenne pas dans les journaux que son fils était homosexuel. La vieille dame de quatre-vingt-dix ans était la seule personne de tout Barcelone à ne pas être au courant.»
Tout cela est bien raconté mais j’ai un peu déchanté en lisant la chronique El idiota útil de derecha (L’idiot utile de la droite) dans lequel Forn reproche au journaliste américain Tom Wolfe d’avoir créé en 1970 l’expression Radical chic, qui devait rester pour désigner ironiquement les bourges culturels de gauche, comme ceux avec lesquels Leonard Bernstein avait organisé une réception luxueuse en l’honneur de membres des Black Panthers poursuivis pour actes de terrorisme (actes que Forn ne nie cependant pas). C’est qu’en montrant des ridicules de la gauche, Wolfe a peut-être donné des arguments à la droite, crime impardonnable… Visiblement ce bon Juan faisait partie de ceux pour qui « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » et qui préfèrent rester sourds-muets-aveugles devant certaines réalités, pour ne pas faire le jeu de… Mais je ne marche pas dans ce genre de combine. Grumble.
mercredi 1 juillet 2026
Quiroga
Lettre documentaire 543
La mort de Horacio Quiroga en 1937
évoquée par Juan Forn
dans sa chronique de décembre 2014
El hombre que nos enseñó a tener frío
(L’homme qui nous a appris à avoir froid)
ici partiellement traduite par Ph Billé
Horacio Quiroga aimait Martínez Estrada comme un jeune frère et il lui offrit un hectare de ses terres dans la province de Misiones, pour l’inciter à devenir son voisin. Il le défricha lui-même à la machette, il lui envoya par la poste le titre de propriété et les plans de la maisonnette en bois qu’il pouvait lui construire de ses mains. Il proposait même de lui faire des meubles (et ils étaient notoirement commodes, les meubles que Quiroga fabriquait avec l’aide du journalier devenu charpentier Jacinto Escalera). Martínez Estrada avait un petit boulot minable à la Poste centrale et il détestait le milieu littéraire de Buenos Aires, mais il ne se décidait pas à partir pour les Misiones, si bien que Quiroga recourut à un ultime geste pour convaincre son ami mélomane : il lui envoya un violon fait en bois de timbó. « Il était aussi plat de face et de dos que Quiroga lui-même, il avait un cheviller préhistorique, des ouïes laborieusement creusées à la gouge et il produisait un bruit de chat en rut, hypnotique et horripilant. » Martínez Estrada, le coeur serré, comprit que telle serait sa vie s’il devenait le voisin de Quiroga aux Misiones, mais il n’eut pas à envoyer une lettre cruelle, car son ami débarqua à Buenos Aires.
Il venait se faire examiner par les médecins pour des douleurs qui ne le quittaient plus. C’était un cancer en phase terminale mais ils n’osèrent pas le lui dire. Ils le firent interner au Centre hospitalier avec une autorisation de sortie, en lui faisant croire qu’on le soumettait à des examens pour le préparer à une opération. Un jour qu’il errait au sous-sol de l’hôpital, il rencontra un patient nommé Batistessa. Il avait été relégué là à cause de son aspect physique, car il souffrait d’éléphantiasis. Quiroga exigea que Batistessa quitte le sous-sol et soit transféré dans sa propre chambre, où aux heures creuses il lui racontait des histoires de jungle. Un jour Batistessa entendit les médecins parler entre eux, puis il répéta à Quiroga que l’opération envisagée n’apporterait qu’un simple et douloureux sursis avant la mort. Quiroga dit qu’il sortait se promener. Il alla dans une quincaillerie acheter du cyanure, rentra à l’hôpital, mélangea la poudre dans un verre de whisky et l’avala. « Il s’est tué comme une femme de chambre », dit de lui Leopoldo Lugones, qui un an plus tard allait se suicider de la même façon à Tigre. « On ne vit pas impunément dans la jungle », écrivit Alfonsina Storni dans un poème qu’elle lui dédia avant de se suicider elle aussi, en se jetant d’une digue à Mar del Plata.
Ni Lugones, qui avait été son maitre et son protecteur, ni Alfonsina, qui avait été son amante, n’accompagnèrent les cendres du défunt en Uruguay. Par contre Borges, qui avait dit que Quiroga était « une superstition uruguayenne, qui écrivait mal ce que Kipling avait bien écrit », s’y rendit. C’était au moment du carnaval et il raconta que le défilé s’était arrêté au passage du cortège, et que les enfants demandaient à toucher l’urne en bois de caroubier où l’artiste russe Stepan Erzia avait sculpté le visage du défunt. Parfois les extrêmes se rejoignent : il arriva un peu la même chose à Roberto Arlt, qui s’était lui aussi moqué de Quiroga : dans une chronique sur la fondation de la Société Argentine des Ecrivains, créée pour défendre les droits des gens de lettres, il avait écrit : « Ce doit être une idée de Quiroga, l’homme qui arbore une barbe de séfarade et une trogne de faux-monnayeur à faire peur ». Mais Onetti raconte que, le jour où Quiroga mourut, Arlt était assis au bout d’une grande table et ignorait fièrement les commentaires sur le décès, jusqu’à ce qu’arrive son ami Kostia, qui lui raconta comment il avait rencontré Quiroga dans la rue trois jours plus tôt. Il était habillé comme un clochard, sa barbe lui dévorait la moitié du visage, et il suivait depuis le Jardin japonais la dernière femme qu’il aurait l’occasion de suivre dans la rue, une beauté à couper le souffle. C’était la fameuse veuve de Gómez Carrillo, qui fréquentait maintenant Saint-Exupéry. Kostia en informait Quiroga quand le Français sortit de l’Hôtel Plaza et s’avança vers la dame, qu’il prit dans ses bras. Quiroga, en contemplant la scène, murmura : « J’aurais aimé être aviateur », et il s’en retourna vers sa chambre à l’hôpital, drapé dans le manteau qu’il avait passé par-dessus son pyjama, en plein mois de janvier. Du bout de la table, derrière la fumée de sa cigarette, on entendit la voix d’Arlt : « J’ai changé d’avis sur Quiroga. » (…)
mardi 30 juin 2026
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