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mercredi 14 mai 2025

Blood

Contrairement à mes habitudes j’ai réussi à lire un roman en entier, qui plus est un roman assez long, plus de quatre cents pages, le Méridien de sang (Blood meridian) de Cormac McCarthy. Ce livre a été publié en 1985, traduit en français en 1998, et je l’ai lu dans une édition de poche Points de 2006. Il est réputé pour présenter une version démythifiée, désenchantée, et même sordide du Far West américain, loin de la légende. L’histoire suit l’itinéraire d’un jeune analphabète orphelin de mère, qui fréquente de mauvais garçons puis rejoint une bande de chasseurs de primes. Ce personnage, par ailleurs assez transparent, n’est jamais nommé, mais désigné comme the kid en anglais, en français l’enfant. Ce terme choisi par le traducteur prête à confusion car il évoque plutôt un être prépubère, or au début du livre c’est déjà un adolescent de quatorze ans. Comme il est né en 1833, on suppose que l’action commence en 1847, et elle se déroule dans le milieu du XIXe siècle (la date de 1849 apparait aux pages 209 et 252, le personnage a 28 ans p 390, et on est en 1878 p 394, date à laquelle le protagoniste a dans les 45 ans). L’action se déplace grosso modo d’est en ouest, de la Louisiane à la Californie, dans la zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique. Les tueurs sont censés sécuriser le territoire en éliminant des Indiens dangereux (Apaches, Chiricahuas, Yumas etc) dont ils rapportent les scalps aux autorités pour se faire payer. On comprend vite que ce sont en fait des brutes sans pitié, qui massacrent systématiquement tout ce qui a le malheur de se trouver sur leur passage, Indiens belliqueux ou paisibles, mais aussi Mexicains et Etats-Uniens, hommes et bêtes. Une des scènes les plus révoltantes est peut-être celle du chapitre XIV (p 245-247) où les rustres rencontrent un convoi d‘une centaine de mules venant en sens inverse sur un étroit sentier à flanc de falaise, et envoient dans le précipice tous les muletiers, leurs bêtes et leur chargement. Ces hommes sans foi ni loi sèment aussi le chaos dans les villes où ils passent, à coups de beuveries, d’incendies et de meurtres. Mejor los indios (Plutôt les Indiens, p 217) en viennent à dire certains Mexicains. Le livre expose principalement la violence exercée par ces mercenaires mais on a aussi quelques vues sur la sauvagerie des Indiens, à travers au moins deux scènes d’attaque, et par moments la découverte de corps de colons ou d’autres Indiens suppliciés, scalpés, écorchés, éventrés, démembrés etc. Les tueurs ne sont eux-mêmes pas tous des hommes blancs, il y a parmi eux un ou deux noirs et des éclaireurs indiens. C’est donc une vision extrêmement sombre de la nature humaine qui est ici présentée, d’autant que le lecteur n’est soulagé par aucune perspective optimiste, aucune catharsis, aucun retour à la justice et à l’ordre. Il parait que l’auteur se serait inspiré de faits réels mais je ne sais quelle est la part de la documentation et celle de l’imagination. La psychologie des personnages est rarement explicitée, elle se déduit de leurs actes. En revanche le récit abonde en détails quant à la faune, la flore et la géologie des paysages traversés, la météorologie, parfois même les constellations présentes dans le ciel nocturne. Par endroits l’auteur décrit aussi avec précision le maniement des armes à feu. Les dialogues ne sont pas signalés par des tirets ou des guillemets, mais on les distingue bien de la narration. Les citations en espagnol sont toujours correctes. Les vingt-trois chapitres ne sont pas dotés de titres propres, mais chacun est introduit par un petit pavé annonçant les principales actions. Il importe de lire ces résumés contenant parfois des indications absentes du texte (ainsi au chapitre IV, où l’on annonce des cas de choléra, mais ensuite les symptômes sont décrits sans que la maladie soit nommée). Une image m’a laissé perplexe p 151, où des hommes attendent «en plissant les yeux comme des oiseaux», image reprise p 235 (début du ch XIV) où des faucons «plissaient un oeil jaune» : il me semble que les oiseaux ont toujours l’oeil rond. Un trait que je n’ai pas bien aimé dans ce livre est le personnage du «juge» Holden, bonhomme hors norme, géant obèse albinos et chauve, tyrannique et savant, sorti de nulle part et paraissant doté d’un pouvoir surnaturel. Son caractère extraordinaire n’ajoute pas au réalisme du récit, non plus que ses développements philosophiques auxquels je ne comprends rien, soit parce que je ne suis pas assez malin, soit parce qu’ils sont réellement fumeux (par exemple aux ch XIV et XVII). De même la fin mystérieuse n’est pas très à mon goût : on suppose qu’il arrive malheur au personnage principal entre les mains du juge, mais le narrateur ne dit pas ce qui est arrivé. Parmi les pages que j’ai le mieux aimées, celle qui décrit l'accoutrement hétéroclite de guerriers indiens (69), celle où l’auteur disserte sur le feu (307), celle où l’arrivée des hommes au bord de la mer offre un moment de fraicheur et de calme (378). Cet étrange roman met la sensibilité du lecteur à rude épreuve et il m’a laissé sur ma faim, mais c’est incontestablement une oeuvre intéressante, qui donne des vues saisissantes sur les formes du mal, et matière à méditer.

dimanche 29 décembre 2024

Frenk

    Mariana Frenk était née Marianne Freund en 1898 à Hambourg, dans une famille juive originaire de Bohême. Elle mourut à Mexico en 2004, à l’âge de 106 ans révolus. Dès son enfance elle étudia les langues, principalement l’espagnol mais aussi le français et le portugais, et la littérature. Elle devint Marianne Cohn en épousant en 1921 un médecin dont elle eut deux enfants, un fils en 1923 et une fille en 1925. Les époux décidèrent en 1929 de changer leur nom de famille en Frenk, et l’année suivante émigrèrent au Mexique, où ils se fixèrent définitivement et dont ils prirent la nationalité. Marianne hispanisa alors son prénom en Mariana. Au cours de sa longue carrière elle occupa divers emplois, dont des postes dans l’enseignement, et fut traductrice. Elle traduisit notamment les œuvres de Juan Rulfo en allemand, et les textes du critique et historien d’art Paul Westheim en espagnol. En 1959 elle épousa cet homme en secondes noces et signa dès lors Mariana Frenk-Westheim. Elle est l’auteur d’un livre intitulé Y mil aventuras, dans lequel elle a réuni tous les petits textes de création qu’elle avait écrits au cours de sa vie : aphorismes, notes et réflexions diverses, petits dialogues et contes, récits de rêves, souvenirs, etc. Cet ouvrage eut trois éditions de son vivant, la première chez Joaquín Mortiz en 1992, les suivantes, augmentées, à l’Universidad Autónoma Metropolitana en 1997 et chez Siglo XXI en 2001. Une édition posthume, plus complète encore, a paru en 2013 au Fondo de Cultura Económica sous le titre Aforismos, cuentos y otras aventuras. Je viens de parcourir cette dernière édition, très soigneusement préparée par une certaine Esther Janowitz et par la fille de Mariana, Margit Frenk, elle-même philologue, folkloriste et traductrice, et bien partie pour devenir centenaire comme sa mère. Dans ce recueil les 524 courts textes sont tous numérotés, les aphorismes venant en premier (numéros 1 à 385). J’ai le plaisir de publier dans ma Lettre documentaire n° 524 (quelle drôle de coïncidence numérique) les dix-huit aphorismes que j’ai le mieux aimés, certains pour leur noirceur cioranesque (123) ou leur frivolité inattendue (215), les autres pour les divers charmes que je leur ai trouvés. Je leur ai adjoint le bizarre conte minuscule Brévissime histoire d’amour (437), qui est parait-il la dernière chose que Mariana Frenk ait écrite.

Ld 524

Lettre documentaire n° 524.

DIX-HUIT APHORISMES et un mini-conte de Mariana Frenk


choisis dans le recueil de ses Aforismos, cuentos y otras aventuras (2013) et traduits en français par Philippe Billé


33. Le suicide est un acte lâche dont l’exécution requiert un grand courage.


43. Tard dans ma vie j’ai appris que les voisins, du simple fait d’être nos voisins, ne sont pas tous dignes de notre respect et de notre sympathie.


45. Une personne est honorable ou ne l’est pas. Mais dans la bassesse, il y a des degrés.


50. Le fait que tu te saches médiocre me convainc que tu ne l’es pas tant que ça.


51. Après l’effort que requiert la création d’un génie, la nature se repose et met au monde une ribambelle de médiocres.


77. L’élégance n’est pas mon idéal, dit l’hippopotame. 


79. (Pour une amie.) Comme tu serais belle, si tu ne le savais pas. 


82. Question d’actualité. Qui est le plus coupable : celui qui a inventé les armes chimiques, biologiques, nucléaires, etc, celui qui gagne de l’argent en les produisant, ou celui qui les utilise ?

 

91. C’est une consolation, de penser que les mères qui s’y connaissent en éducation des enfants ne s’y prennent pas plus mal que celles qui n’y connaissent rien. 


97. Combien tu y perds, si tu ne fais que vivre ta vie, sans la penser ! Combien tu y perds, si tu ne fais que penser ta vie, sans la vivre !


102. L’art de vivre, comme tous les arts, a sa technique, laquelle, comme n’importe quelle technique, peut s’apprendre. Le reste est talent. Tu nais avec, ou sans.


104. Tu te plains d’avoir semé toute ta vie, et que la récolte soit insignifiante. Comprends que les semailles sont une partie – une partie importante – de la récolte.


119. Dommage qu’il n’y ait pas qu’une seule façon de mourir, comme il n’y en a qu’une de naitre. Ce serait un apaisement pour notre imagination.


123. Malédiction – ou bénédiction ? – de l’humanité. Nous, hommes et femmes, tous condamnés à mort, nous procréons et nous mettons au monde de purs condamnés à mort.


215. Un ami dans le lit vaut mieux que dix maris en voyage. 


220. C’est vrai, l’art est un luxe, mais un luxe de première nécessité. 


282. L’homme est le résultat de ce qu’il est et de ce qui lui arrive, mais une part de ce qui lui arrive lui arrive parce qu’il est comme il est.


294. La Grèce, telle qu’elle apparaît dans le livre d’Untel, ressemble plus à la Patagonie vue par le même auteur qu’à la Grèce décrite par Telautre. Les pays ne sont pas aussi différents que les yeux qui les voient.


437. Brévissime histoire d’amour. Je marchais dans la rue. L’homme qui se tenait immobile au coin du trottoir me dit : «Chère Mademoiselle, Je suis resté à ce coin de rue sans interruption pendant sept semaines et trois jours, avec leurs nuits et avec toutes leurs minutes et secondes. Mais te voilà enfin. Allons-nous-en.» Je lui donnai la main et nous partîmes.

 

(Textes originaux : 33 : El suicidio es un acto cobarde para cuya ejecución se requiere gran valor. 43 : Tarde en la vida aprendí que no todos los vecinos, por el solo hecho de serlo, son dignos de nuestro respeto y de nuestra simpatía. 45 : Una persona es honrada o no lo es. En la vileza hay grados. 50 : El que sepas que eres mediocre me convence de que no lo eres tanto. 51 : Después del esfuerzo que supone crear a un genio, la naturaleza descansa, dando luz a muchos mediocres. 77 : La elegancia no es mi ideal, dijo el hipopótamo. 79 : (Para una amiga.) Qué bella serías si no lo supieras. 82 : Pregunta de actualidad. Quién es más culpable : el que inventó las armas químicas, biológicas, nucleares, etc, el que gana dinero con su fabricación o el que las utiliza ? 91 : Es un consuelo pensar que las madres que saben mucho de como educar a los hijos no lo hacen peor que las que no tienen idea. 97 : Cuánto te pierdes si sólo vives la vida, sin pensarla ! Cuánto te pierdes si sólo piensas la vida, sin vivirla ! 102 : El arte de vivir, como todas las artes, tiene su técnica, la cual, como cualquier técnica, se puede aprender. Lo demás es talento. Naces – o no – con él. 104 : Te quejas de haber sembrado toda tu vida y de que la cosecha sea raquítica. Comprende que la siembra es parte – una parte importante – de la cosecha. 119 : Lástima que no haya una sola manera de morir, como la hay para nacer. Sería un descanso para nuestra fantasia. 123 : Maldición – o bendición ? – de la humanidad. Nosotros, hombres y mujeres, todos condenados a muerte, procreamos y damos a luz a puros condenados a muerte. 215 : Un amigo en la cama es mejor que diez maridos de viaje. 220 : Es cierto, el arte es un lujo, pero un lujo de primera necesidad. 282 : El hombre es el resultado de lo que es y de lo que le sucede, pero parte de lo que le sucede le sucede porque es como es. 294 : Grecia, tal como aparece en el libro de Fulano, se parece más a la Patagonia vista por el mismo autor que a la Grecia descrita por Zutano. No son tan diferentes los países como los ojos que los ven. 437 : Brevísima historia de amor. Andaba yo por la calle. El hombre parado en la esquina me dijo : «Estimada señorita, he estado aquí, en esta esquina, sin interrupción, durante siete semanas y tres días con sus noches y con todos sus minutos y segundos. Pero ya llegaste. Vámonos.» Le di la mano y nos fuimos.)

mercredi 24 janvier 2024

chayote

Ayant découvert l’existence du fruit exotique nommé chayote ou chayotte, et appris que ce nom provenait de chayotli, mot nahuatl (la langue des Aztèques), je me dis qu’il a en effet un air de famille avec les autres mots plus connus empruntés à la même source : avocat (ahuacatl), cacao et cacahuète (cacahuatl), chocolat (xocolatl), coyote (coyotl), ocelot (ocelotl), peyotl (peyotl), sapote (tzapotl), ou encore tomate (tomatl). On remarquera que comme la plupart des américanismes, ce sont des termes relatifs à la flore et à la faune.

lundi 21 novembre 2022

sierra

Par exception hier soir j’ai regardé un film à la télévision. Pas de bol, c’était un navet : Sierra torride, de Don Siegel (1970) avec Clint Eastwood et Shirley MacLaine. Je n’ai sans doute pas perdu grand chose en ratant le début et une partie de la fin. La bonne mine des deux protagonistes faisait plaisir à voir mais c’était à peu près la seule joie à tirer de cette œuvre. Il y avait cependant quelque chose de fascinant dans la médiocrité du scénario, la sucession de scènes plus grotesques ou invraisemblables les unes que les autres. On se demandait sans cesse mais comment osent-ils et jusqu’où ira-ce, c’en était divertissant au second degré. Bien aimé quand même la scène finale, où Clint entre tout habillé dans la baignoire de Shirley. E.