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dimanche 31 mai 2026

apprivoisement

Lettre documentaire n° 541

ANIMAUX APPRIVOISÉS DES INDIENS DU BRÉSIL
d'après Gabriel Soares de Sousa

Il est connu que les chasseurs-cueilleurs d’Amérique, avant la colonisation européenne, ne possédaient pas d’animaux domestiques, du moins pas au sens que cela a en Europe : pas de bétail, ni de basse-cour, ni chien ni chat. En relisant naguère la Notícia do Brasil rédigée en 1587 par Gabriel Soares de Sousa, je suis cependant frappé par les nombreuses mentions, pas moins de trente, d’animaux capturés et apprivoisés par les Indiens, à des fins semble-t-il essentiellement récréatives. Ce sont :
les aras canindé bleus et jaunes (les Indiens les prennent jeunes dans les nids, pour les élever dans leurs maisons, chapitre II-80)
les aras rouges (idem, ibidem)
les toucans (idem, ibidem)
les canards (idem, qui deviennent très domestiques, II-80)
les tourterelles pairari (ils les apprivoisent dans les maisons, comme des pigeons, II-82)
les grands perroquets verts ajuruaçu (qui deviennent très domestiques dans les maisons, II-83)
les perroquets verts et rouges ajurueté (ils les prennent jeunes pour les apprivoiser, ibidem)
les perroquets curica (idem, ibidem)
les perroquets verts maracanã (idem, ibidem)
les perruches tuim (idem, ibidem)
d’autres, un peu plus grandes (idem, ibidem)
les vautours noirs urubu (les Indiens en ont apprivoisé quelques uns, pris au nid, II-85)
les tangaras jaunes et noirs (pris jeunes, II-87)
les passereaux suiriri (qu’on élève en cage et qui chantent très bien, II-88)
les passereaux urandi (idem, ibidem)
les passereaux uraenhangatá (idem, ibidem)
les passereaux sabiá-poca (idem, ibidem)
de petits passereaux noirs (idem, ibidem)
de petits passereaux bleus (idem, ibidem)
des tapirs (pris jeunes, ils s’apprivoisent et jouent avec les chiens, II-94)
les coatis (jeunes, ils s’apprivoisent, II-98)
les chats sauvages maracajá (pris petits, ils s’apprivoisent mais tuent les poules et les perroquets, ibidem)
les loutres irara (prises jeunes, elles s’apprivoisent bien, II-101)
les agoutis (pris jeunes, ils s’apprivoisent comme des lapins, II-103)
les petits singes sagouins (II-104)
les petits singes-lions (très mignons mais ils meurent s’il fait froid, ibidem)
les tortues jabuti (dans les maisons, elles mangent tout ce qui traine par terre, II-106)
les paresseux (les Indiens en emportent dans leurs maisons pendant deux ou trois semaines, mais comme ils ne mangent rien, ils les relâchent par pitié, II-107)
le serpent non venimeux non identifié tiopurana (qui s’apprivoise si bien qu’il peut sortir se nourrir en forêt pendant la journée puis rentre le soir à la maison, ce qui parait quand même difficile à croire, II-113)
enfin les iguanes anijuacanga (mais elles ne veulent rien manger de ce qu’on leur donne, II-114).


vendredi 15 mai 2026

moufette

Lettre documentaire 539

LA MOUFETTE BRESILIENNE, par Gabriel Soares de Sousa

    En français le nom de moufette (ou mouffette, ou mofette, de l’italien moffetta) peut servir à désigner sinon tous, du moins la plupart des mammifères carnivores de la famille des méphitidés, tous capables de se défendre en projetant depuis leurs glandes anales un liquide nauséabond propre à décourager l’assaillant. Ladite famille compte une douzaine d’espèces, dont deux asiatiques, les télagons ou blaireaux-puants de Java et des Philippines, du genre Mydaus. Les autres espèces, toutes américaines, se répartissent entre les genres Mephitis, Spilogale et Conepatus. L’espèce type est la moufette rayée (Mephitis mephitis) d’Amérique du Nord, parfois désignée par le synonyme skunk, mot algonquin. Les trois espèces sud-américaines sont toutes du genre Conepatus. On trouve au Brésil la moufette des Andes (Conepatus chinga) mais la plus répandue est la moufette d’Amazonie (C semistriatus). Cet animal a été décrit par Gabriel Soares de Sousa en 1587 dans sa Notícia do Brasil, au chapitre II-99, Qui traite de la nature et de l’étrangeté du jagurecaca. Aujourd’hui l’animal est désigné en portugais brésilien par les noms tupis cangambá et jaritataca, celui-ci ayant diverses variantes rappelant plus ou moins le terme employé par Sousa (jaritacaca, jaguaritaca, etc). On lui applique aussi la périphrase de doninha-fedorenta, soit belette puante. Voici ce qu’en dit Sousa (ici traduit par Ph Billé) :

    Le jagurecaca est un animal de la taille d’un grand chat, de couleur brunâtre. Il a le poil long, des pieds et des mains comme ceux des singes, une face de chien, et une longue queue. Il se nourrit de fruits des bois. Il se déplace toujours à terre et ne met bas qu’un seul petit. C’est un animal étrange et nauséabond, car partout où il passe, il laisse une telle puanteur jusqu’à un jet de pierre de part et d’autre, que nul ne peut la supporter. Et pendant plus de deux mois nul ne peut passer par là, car tout est empesté d’une mauvaise odeur intenable. Les chiens prennent de ces animaux à la chasse, mais aussitôt après ils se jettent à l’eau et se roulent par terre pour se débarrasser de cette puanteur, et continuent ainsi en vain pendant des jours. Quant au chasseur, il a beau se laver, la terrible odeur lui reste et perdure trois ou quatre mois. Quand cet animal se voit cerné par les chiens, il lâche une ventosité si pestilentielle, qu’elle embaume tous ceux qui se trouvent à proximité. C’est par cette arme qu’il se défend contre les onces et les autres animaux, quand il est poursuivi. Cette artillerie est si puissante, que l’once ou les autres ennemis font demi-tour et l’abandonnent. Et ils vont aussitôt se laver et se rouler par terre, pour se libérer de la terrible odeur. Il est arrivé à un Portugais que son chasseur lui ayant rapporté de la forêt un de ces animaux mort, pour lui servir de remède, il en fut si empuanti que, ne pouvant plus se supporter, il en devint tout jaune et rentra chez lui malade de l’odeur qui lui collait, et qui lui resta des jours et des jours. La chair de cet animal est bonne pour soigner la dysenterie, mais la maison où il y en a empeste à tout jamais. C’est pourquoi les Indiennes la font rôtir toute enveloppée de feuilles, après l’avoir bien fait sécher près du feu, et elles la fument pour qu’elle se conserve, mais cela n’empêche qu’on la sente jusque dans la rue, tant qu’il y en a dans la maison.

    (Note du traducteur, pour nuancer ce qu’en dit Sousa : l’animal a certes un pelage noirâtre mais aussi en partie blanc, il n’a pas des mains ni des pieds de singe, ni une gueule de chien, la femelle n’a pas qu’un petit mais en général une portée de quatre ou cinq, le régime omnivore comporte aussi de petits animaux, et la puanteur résulte d’un jet de liquide et non de gaz.)

mardi 3 février 2026

datation 2

Comment dater un livre sans date ? 2/2 : Une étude de cas.                     Considérons par exemple la Notícia do Brasil, belle description du pays rédigée vers 1587 par un savant colon, Gabriel Soares de Sousa. Le texte est resté inédit jusqu’au dix-neuvième siècle et a connu depuis lors quelques éditions. L’une d’elles, sans date, a été publiée en deux volumes à São Paulo par la Livraria Martins. Le Sudoc (catalogue collectif des bibliothèques universitaires françaises) se contente de noter que ce livre est sans date [s. d.]. Dans leurs catalogues, la Bibliothèque nationale de France le date de circa 1938, la Biblioteca Nacional brésilienne de [1945?], la Library of Congress américaine de [1945]. Il est absent de la British Library (No records found) et de la Deutsche National Bibliothek (Ihre Suchanfrage ergab leider keine Treffer). En examinant de plus près le premier volume, contenant la première partie de l’ouvrage et le début de la seconde, plus longue, je constate qu’il n’y a en effet nulle part aucune date d’édition. Je remarque cependant qu’en frontispice de chacune des deux parties, on a fait figurer un grand dessin pleine page, comportant en bas à droite une discrète signature située et datée : pages 57 (José Heitgen, Rio 1939) et 243 (J Heitgen, Rio 1940). Ces deux millésimes impliquent que le livre n’a pu paraître avant 1940, invalidant ainsi la datation de la BnF. On peut observer par ailleurs que les deux volumes comportent sur la couverture arrière un catalogue de la collection, la Biblioteca histórica brasileira, dans laquelle a paru le livre, dont il est le numéro 16. Ce catalogue n’indique que les titres et les auteurs des livres, sans date, mais en consultant le Sudoc on constate que les quinze premiers numéros ont paru à des dates avérées ou supposées s’étalant progressivement de 1940 à 1945, ce qui fait de cette dernière la probable année de cette édition.

samedi 2 août 2025

baleines

Lettre documentaire n° 530

DES BALEINES, par Gabriel Soares de Sousa 

(Chapitre II-125 de sa Notícia ou Tratado descritivo do Brasil, 1587)

    Je crois qu’il convient dans ce premier chapitre (1) de parler des baleines qui viennent dans la Baie (2). Ce sont les plus grands poissons de cette mer et les Indiens les nomment pirapuã (3). Il en entre beaucoup dans la Baie au mois de mai, qui est le premier de l’hiver dans cette région, et elles y séjournent jusqu’à la fin décembre, quand elles s’en vont. Pendant la saison d’hiver, qui dure jusqu’au mois d’août, les femelles mettent bas dans cette baie, à l’abri des tempêtes de la haute mer. Elles gardent là leurs petits trois ou quatre mois, jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de suivre leur mère au large. A cette époque les femelles recommencent à frayer, ce à quoi elles oeuvrent en grand tumulte. Quand les baleines sont dans la Baie, le poisson fuit vers les hauts-fonds ou les cavités, où elles ne peuvent les suivre, et parfois en les poursuivant elles viennent à s’échouer, comme il est arrivé dans le fleuve de Pirajá (4) en l’an 1580, où deux se sont échouées, un mâle et une femelle, que tout le monde a pu voir. J’ai fait mesurer la femelle, qui était entière. Elle était longue de soixante-treize empans (5) de la queue à la tête, et haute de dix-sept (6), sans compter la partie enfoncée dans la vase où elle reposait. Le mâle était sans comparaison plus grand mais on n’a pu le mesurer, car il avait déjà été équarri et sa chair emportée pour en tirer l’huile. La femelle avait la gueule si grande que j’ai vu un nègre installé entre les deux mâchoires, tranchant dans la lèvre du bas avec une hache qu’il tenait à deux mains, sans toucher celle du haut. Le bord de la lèvre était aussi gros qu’un tonneau de six almudes (7), et la lèvre du bas était en saillie par rapport à celle du haut, au point que ... (8). Cette baleine était grosse et on en a extrait un baleineau grand comme une barque de trente empans (9) de quille. On a tiré de ces deux baleines tant d’huile, que la contrée en a été gavée pendant deux ans. Quand les baleines sont dans la Baie, elles vont par troupes de dix ou douze et sont très redoutées de ceux qui naviguent, car elles se déplacent en rugissant et en bondissant, lançant de l’eau très haut en l’air. Et il est déjà arrivé qu’elles mettent des bateaux en pièces d’un coup de queue, entrainant la mort de leurs occupants.

Notes. 
1. Le premier des chapitres qu’il consacre aux «poissons». 
2. La Baie de Tous les Saints, Bahia. 
3. Pirapuã : du tupi pira = poisson et puã = dressé. 
4. Pirajá (= plein de poissons) est aujourd’hui encore le nom d’un quartier de Salvador, non loin de la crique d’Itapagipe. 
5. 73 empans de 22 cm, soit environ 16 mètres. L’espèce la plus commune sur les côtes brésiliennes, la baleine à bosse (Megaptera novaeangliae ou M nodosa) peut mesurer jusqu’à 18 mètres, mais contrairement à ce qui est suggéré plus bas, les mâles sont en moyenne plus petits que les femelles. 
6. Soit environ 3,75 mètres. 
7. L’almude peut valoir entre 16 et 32 litres, soit un tonneau d’entre 100 et 200 litres. 
8. Passage obscur (tanto que se podia arrumar de cada banda dele um quarto de meação). Le champagne à qui m’explique ce quarto de meação. 
9. Soit environ six mètres et demi.

samedi 19 juillet 2025

crotales

En relisant quelques pages du Tratado descritivo do Brasil, de Gabriel Soares de Sousa (1587), je retrouve ce passage qui m’avait frappé, au chapitre II-111, à propos des jararacas, nom tupi du Fer de lance commun, serpent de la famille des crotales, qui sont les vipères d’Amérique. Je traduis : «Ces serpents ont pour dents des crocs, avec lesquels ils mordent en biais. Il est arrivé dans la capitainerie des Ilhéus qu’un de ces serpents a mordu un homme à travers sa botte, lequel n’a pas senti de douleur et s’est moqué du serpent, mais il est mort le lendemain. Or comme on vendait ses habits aux enchères, un autre homme a acheté ses bottes et il est mort en vingt-quatre heures, avec les jambes gonflées. Alors on a examiné les bottes et on y a trouvé plantée la pointe de la dent, fine comme une aiguille. Ce qui a bien montré que ces jararacas ont le poison dans les dents.» Je me demande si cette histoire est véridique ou s’il faut en douter.