Le blog littéraire et agricole de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste.
lundi 7 juillet 2025
Ama
jeudi 29 mai 2025
circoncision
Autant les bédés plus connues de Riad Sattouf, comme L’Arabe du futur, se trouvent pratiquement dans toutes les bibliothèques publiques, autant son Ma circoncision (Bréal Jeunesse, 2004) est difficile à trouver, peut-être à cause du sujet scabreux. Je viens enfin de réussir à m’en faire prêter un exemplaire par la Médiathèque départementale, via la bibli de Villeneuve la Comtesse. Il ne s’agit pas vraiment d’une bande dessinée mais d’un livre de moyen format, d’une centaine de pages non numérotées, présentant des dessins sans cases, avec les dialogues manuscrits dans des bulles, et la narration en texte imprimé (conception graphique par J-C Menu, indique-t-on). Cela raconte la triste histoire des circonstances dans lesquelles l’auteur, en Syrie quand il était âgé de huit ans, a été obligé par son père musulman (la mère bretonne est alors absente) à subir une circoncision artisanale. Le père se révèle non seulement impitoyable mais en outre déloyal, ne tenant pas sa promesse d’acheter à l’enfant un grand Goldorak pour le consoler. Au-delà de la mutilation sexuelle traumatisante, le récit dénonce le climat général de brutalité dans lequel étaient (sont peut-être encore) élevés les petits Syriens, entre les châtiments corporels sadiques infligés à l’école et la haine systématique envers les Juifs. Cela se lit vite mais ne doit pas s’oublier de sitôt.
(Si cela peut intéresser mes lecteurs des environs : le livre restera disponible à la bibli de Villeneuve pendant environ trois mois.)
samedi 12 avril 2025
Iran
J’avais bien aimé la bédé autobiographique Persepolis, de l’artiste iranienne Marjane Satrapi. Aussi ai-je volontiers emprunté l’épais volume collectif publié sous sa direction, Femme Vie Liberté (L’Iconoclaste, 2024). Ce titre est un slogan qui a prospéré en Iran après l’assassinat de Mahsa Amini, tabassée à mort par la police pour être sortie pas assez couverte dans les rues de Téhéran. On a réuni dans cet ouvrage les articles et les scénarios de quelques connaisseurs, qu’une petite vingtaine de dessinateurs ont mis en images. Il y a parmi eux des vedettes (Roca, Trondheim, Sfar) mais qui ne brillent guère (Roca est celui qui s’en tire le mieux, me semble-t-il). On ne peut qu’être d’accord avec toutes ces dénonciations, et le mouvement de contestation féministe iranien est clairement un des plus justifiés, puisque les femmes du pays sont réduites à un statut intermédiaire entre l’être humain et l’animal domestique. Mais hélas les bons sentiments ne suffisent pas à faire un bon livre et celui-ci est d’un grand ennui. J’ajouterai à ces observations que l’on ne gagne pas, à mes yeux, à revendiquer le très vulgaire geste du «doigt d’honneur» (p 50, 72, 85).
mercredi 9 avril 2025
morro
Encouragé par la couverture sexy, j’ai voulu lire Morro Bay, une bédé de Boccar & Cornette (Casterman, 2005). Cela semble être une histoire de lesbiennes langoureuses et d’hommes pas très fins, avec des flash-back en noir et blanc. Arrivé à la page 24, j’ai fini par m’avouer que je n’y trouvais aucun intérêt, et j’ai laissé tomber.
vendredi 7 février 2025
Jason
Lu une bd, ça faisait longtemps. Cette fois-ci J’ai tué Adolf Hitler, du dessinateur et scénariste norvégien Jason (Editions de Tournon-Carabas, 2006). Un grand avantage de ce livre aux dialogues laconiques est qu’il est vite lu. Un inconvénient est que la plupart des personnages ont des têtes de Mickey si ressemblantes que j’avais du mal à les distinguer, et donc à suivre le fil de cette histoire à dormir debout. Il semble que quelqu’un utilise une machine à remonter le temps pour aller assassiner Hitler, mais le rate, mais ne s’en aperçoit pas tout de suite, mais réussit quand même longtemps après. Cela m’a paru sans grand intérêt. Il faut attendre la page 27 pour apprendre que l’histoire se passe à Kreuzberg, ce que rien ne permet de deviner dans les décors. Petit jeu : chercher les fautes d’accord dans le texte français, aux pages 36 et 41.
samedi 21 décembre 2024
miséricorde
Encore un mot sur L’Arabe du futur 6, pour signaler vers la fin de l’ouvrage (p 173) cette curieuse conversation entre l’auteur Riad Sattouf et son frère Fadi, tout juste rentré de Syrie des années après avoir été enlevé par leur père, maintenant mort. Riad se demande comment le père, jadis laïc et progressiste («l’Arabe du futur») mais devenu très religieux, pouvait ne pas craindre que Dieu l’envoie en enfer pour le punir d’avoir ainsi plongé la famille et notamment la mère dans des années d’angoisse ? Fadi explique que « Dieu était miséricordieux avec les croyants : il pouvait pardonner leurs erreurs, mais était sans pitié avec ceux qui ne croyaient pas en lui ». Riad en déduit que « Donc un croyant méchant, assassin, avait une chance d’aller au paradis, alors qu’un athée qui avait fait le bien toute sa vie, lui, allait forcément en enfer ? » A quoi Fadi répond vaguement « Peut-être, oui, je ne sais pas... » et la discussion en reste là. En voyant ainsi exposé le point de vue fanatique, consistant à juger la foi plus importante que la bonté, comment ne pas songer aux infatigables mahométans qui chaque jour assaillent et assomment de l’infidèle en clamant la grandeur de leur dieu ? Riad se garde prudemment d’insister, mais au moins a-t-il jugé l’échange assez intéressant pour l’intégrer dans son récit.
jeudi 19 décembre 2024
Sattouf
Deux ans après sa parution, j’ai enfin pu lire le sixième et dernier volume de L’arabe du futur, qui m’a beaucoup plu, comme les précédents. Celui-ci porte sur les années 1994-2011, soit pour l’auteur Riad Sattouf la fin de son adolescence et le début de sa vie d’adulte. Il raconte ses relations avec sa mère angoissée, son frère cadet et ses grands-parents, ses communications intermittentes avec son autre frère enlevé par leur père en Syrie, ses difficultés psychologiques, ses études et sa formation, ses contacts et son lancement dans la carrière de dessinateur professionnel, l’arrivée d’un succès mérité, etc. Je ne suis toujours pas fan de son style de dessin (et je n’ai toujours pas trouvé, s’il existe, l’adjectif désignant ce style de dessin de comics, aux traits schématiques et disproportionnés) mais lui explique deux fois (p 56 et 120) que c’est un choix personnel, au lieu du dessin réaliste dont il est aussi capable, et dont il donne un exemple en couverture avec le portrait de Bachar el-Assad. Mais enfin ce style présente l’intérêt d’être facile à décoder et propre à traduire efficacement les sentiments des personnages. La force principale de l’ouvrage tient à la qualité du récit : la teneur autobiographique et son effet de réalité, le protagoniste dont les épreuves inspirent la sympathie, le grand talent du conteur qui fait qu’on ne s’ennuie pas un instant. J’y ajouterais le choix judicieux de scènes secondaires, qui auraient pu ne pas figurer dans le récit général, mais sont des témoignages valables sur la vie réelle et contribuent à l’intensité dramatique. Ainsi les agressions verbales et physiques de la part de racailles archétypiques, dont l’auteur est victime sur la voie publique (p 58 et 63) ou les deux épisodes d’extorsion qui se font écho (l’achat forcé de son blouson p 51 et les sacs de patates que les grands-parents se font fourguer par un démarcheur menaçant p 66-67). Sattouf a l’habileté de livrer ces scènes sordides sans les commenter, nous laissant en juger. Il annonce p 139 qu’il commence à songer à cette saga dessinée, mais qu’il n’a pas encore trouvé le bon angle et qu’il lui manque une fin. Entre temps il s’est mis à l’œuvre, et ce dernier volume se clot sur une belle grande image (pleine page), une vue assez réaliste des quais de la Seine à Paris, après un récit de rêve qui fournit en effet une bonne fin.
mardi 23 avril 2024
Palestine
Pendant les longs moments où je déserte mon chantier de terrassement, j’ai aussi lu la bédé Les amandes vertes, Lettres de Palestine, des sœurs belges francophones Delphine et Anaële Hermans (éditions Warum, 2011). Cela se présente comme une correspondance entre la dessinatrice Delphine, qui demeure à Liège, et sa sœur partie de Bruxelles passer dix mois en Cisjordanie, de mars à décembre 2008, pour accomplir on ne sait trop quelles tâches au sein d’organismes humanitaires. L’ouvrage est divisé en chapitres commençant chacun par une carte postale envoyée de Liège par Delphine et suivie sur plusieurs pages par la réponse de la voyageuse. Ces réponses, constituant l’essentiel du livre, sont une chronique des actions et des sentiments de la narratrice, en même temps qu’un reportage sur la vie locale. C’est intéressant d’autant plus qu’Anaële, basée à Bethléem, n’y reste pas tout le temps mais visite plusieurs autres villes et villages du sud de Jérusalem. Elle s’entend bien avec les Palestiniens qu’elle rencontre et, comme elle a aussi des amis israéliens, elle se rend quelques fois en Israël. Cela lui permet de comparer l’ambiance différente des deux pays : en Israël le mode de vie occidental, avec à Tel-Aviv l’agrément du bord de mer, et en Palestine une vie plus rurale, plus austère à cause de l’islam (tabou de l’alcool, relative distance hommes-femmes) et plus rude à cause des colons israéliens qui pourrissent la vie des locaux (expulsions, confiscations, menaces, couvre-feux, murailles barrant les routes et la vue, etc). Points faibles : les pages ne sont pas numérotées, et les parties de texte tracées en blanc sur noir sont souvent illisibles. Mais c’est un bon livre, bien raconté, par petites touches sensibles sans insistance, et qui donne honnêtement matière à méditer, mais je dois dire qu’il ne m’a pas rendu plus optimiste quant à l’issue de ce pénible conflit.
dimanche 31 mars 2024
captivité
Encore une bédé empruntée à Loulay, et enfin une bonne, ce n’est pas si fréquent : S’enfuir, sous-titré Récit d’un otage, du dessinateur québécois Guy Delisle (Dargaud, 2016). Cette histoire vraie raconte l’enlèvement à Nazran, en Ingouchie, d’un membre de Médecins Sans Frontière, Christophe André, et sa séquestration dans un bled de la Tchétchénie voisine pendant plus de trois mois, de juillet à octobre 1997. Le dessin n’est pas virtuose mais efficace, la narration habile, émaillée de petits incidents significatifs. Il règne dans la quasi totalité du livre une ambiance obscure car les images sont comme voilées d’un gris plus ou moins foncé, du fait que le captif est maintenu enfermé dans des pièces sans éclairage et que les scènes d’extérieur se déroulent de nuit. Pour illustrer le fait que l’otage ne parle pas russe, ou quelle que soit la langue locale, et ne comprend donc pas ses ravisseurs quand ils parlent entre eux ou s’adressent à lui, le dessinateur les fait s’exprimer en caractères cyrilliques : idée ingénieuse, en tout cas pour le lectorat qui, comme moi, ignore aussi cette langue, car lire des caractères indéchiffrables est en effet comme entendre des paroles incompréhensibles (je me suis demandé si c’étaient des mots réels ou simulés). Tout au long de ce fort volume (432 pages) on se sent oppressé par les conditions d’incarcération de l’otage. Ses ravisseurs caucasiens ne sont pas des brutes sadiques mais des brutes quand même, qui le maintiennent menotté à un radiateur ou à un montant de lit, voire enfermé dans un placard, le font coucher sur un grabat et le nourrissent de bouillon, en lui offrant une clope de temps en temps. La scène de l’évasion, dans les dernières pages, se lit le souffle coupé. Un bon livre.
mardi 26 mars 2024
tungstène
Lu la bédé Tungstène, du scénariste et dessinateur brésilien Marcello Quintanilha (Editions Çà et Là, 2015). Cela raconte les interactions entre quelques personnages pendant une demi-journée dans une banlieue de Bahia. Les faits varient en gravité entre les bagatelles de la vie quotidienne et la violence du fait divers, avec quelques invraisemblances. L’action principale est l’arrestation mouvementée de deux truands pratiquant la pêche à l’explosif au bord de la mer, au pied d’une forteresse. Les quatre principaux personnages sont un sergent retraité, qui repère les malfaiteurs et veut les faire arrêter, un rasta dealer, plus ou moins son ami, qui rechigne puis accepte d’appeler un policier dont il est l’informateur, le policier, un gros noir costaud en pleine forme, et son épouse, une belle métisse qui glande à son domicile. Une particularité de ce récit est qu’il n’y a aucun personnage franchement positif, tous sont plus ou moins tarés : le sergent aime l’ordre mais il est irascible et vantard, le dealer est cool mais pourri, le policier est efficace mais c’est un hâbleur, un homme brutal et un mari volage, quant à son épouse elle raconte à tout le monde qu’elle s’apprête à le quitter mais ne le fait jamais. Il se dégage ainsi de cette histoire une impression de médiocrité humaine générale. Cette vision pessimiste est renforcée du fait que le récit se termine en queue de poisson sur des images du dealer en mauvais état, titubant la nuit au milieu d’une route. C’est original, sans être captivant. Le titre n’a pas de rapport direct avec le récit, dans lequel il n’est jamais question de tungstène. Une note du rabat indique que c’est le métal ayant le plus haut degré de fusion, suggérant par là une signification symbolique, sur laquelle se pencheront ceux qui n’ont rien de mieux à faire de leur temps. Une déception : la belle image de couverture ne correspond à aucune scène du livre.
vendredi 22 mars 2024
héros
La bédé No pasarán est un épisode des aventures de Max Fridman pendant la guerre d’Espagne, par le dessinateur et scénariste italien de gauche Vittorio Giardino (Glénat, 2011). Le héros franco-suisse prend des risques invraisemblables pour retrouver un ami, juif comme lui, disparu dans la Catalogne en guerre. Les bombardements le font trembler mais quand il se prend un pruneau dans le bras, il dit Bah, ce n’est rien... Le dessin est moyen et le scénario compliqué, je ne suis pas sûr d’avoir bien discerné toute la ribambelle d’espions, faux-espions et contre-espions. Par contre la caractérisation morale des différents groupes est assez claire : les juifs sont formidables, les chrétiens sont des salauds, les «fascistes» n’en parlons pas, les révolutionnaires idéalistes sont des braves gars, et les staliniens sont des gros vilains. On jugera là du grand courage intellectuel de l’auteur. Reconnaissons qu’il fait quelques efforts pour être nuancé : le protagoniste désabusé avoue «qu’on devient comme eux» (en parlant des phalangistes) et que «penser avoir raison ne suffit pas pour fusiller quelqu’un» (pages 125-126). Mais dans l’ensemble cette nopasaranerie n’est pas terrible.
jeudi 29 février 2024
bandessinées
- La fin du monde, récit de Pierre Wazem et dessin de Tom Tirabosco (Futuropolis, 2008). C’est un peu beau, genre flou obscur nocturne bleuté. Je trouve les décors mieux dessinés que les personnages. L’histoire est un conte fantastique plus ou moins abracadabrant, avec au-delà, sorcellerie, revenants, mais une belle éclaircie à la fin.
- La déconfiture, première partie, de Pascal Rabaté (Futuropolis, 2016). Les errances de soldats le long des routes et dans la campagne pendant l’exode de 1940, à la fin de la drôle de guerre, jusqu’à leur reddition aux Allemands. Pas folichon mais pas mal. Il y a je crois quelques anachronismes dans le vocabulaire employé, par exemple l’expression «tourisme de masse» (page 86).
- Ce qu’il faut de terre à l’homme, de Martin Veyron, d’après Tolstoï (Dargaud, 2017). Un conte philosophique pessimiste, à propos d’un petit paysan qui fait son possible pour agrandir son domaine mais finit très mal. Intéressant pour les vues sur la vie des moujiks d’antan. Veyron lui aussi paraît plus à l’aise pour dessiner les décors et les paysages que les visages. Il y a un anachronisme peut-être voulu (mais alors pourquoi ?) page 68, où dans trois cases des personnages s’expriment en faisant des guillemets avec les doigts.
En résumé trois œuvres pas mauvaises, mais pas terribles. Ce qui me sidère comme souvent avec les bédés modernes, c’est la qualité du papier, de l’impression et de la reliure. La bédé m’a l’air d’être un des secteurs les plus luxueux de l’édition aujourd’hui.
mercredi 21 février 2024
tchèque
Lu Anna en cavale, une bédé de la dessinatrice tchèque Lucie Lomova (Editions de l’An 2, 2006) empruntée au hasard. L’histoire ingénieuse mais abracadabrante et très politicorrecte (avec femmes rebelles, marginaux sympathiques, Gitans serviables et Russes méchants) ne m’a pas transporté. Mais le dessin est correct et la fin est drôle.
lundi 17 juillet 2023
New York
Une bédé empruntée parce que l’auteur est Riad Sattouf, No sex in New York (Dargaud, 2004). L’auteur a fait mieux. Cette histoire est bonne pour le lectorat de Libération, où elle a paru d’abord en feuilleton. Cela arrache un sourire de temps en temps, mais l’ensemble reste vraiment au ras des pâquerettes.
dimanche 16 juillet 2023
pilules
Une bédé empruntée un peu au hasard, Pilules bleues, de Frederik Peeters (Atrabile, 2002). C’est l’histoire pas très drôle mais autobiographique du narrateur, engagé dans une relation durable avec une fille séropositive et mère d’un très jeune enfant également séropositif. C’est intéressant et bien raconté, mais l’histoire est fortement imbibée de bons sentiments et l’on sent affleurer ici et là l’idéologie de gauche inévitable. Deux regrets : il est dit dans la première scène qu’un salaud de médecin a qualifié le couple de «discordant» mais on ne dit ni qui est ce médecin, ni à quel propos exactement cette appréciation a été formulée. Un peu plus loin, dans une scène bien vue où la fille est en train de couper les cheveux du gars, ils discutent de l’opportunité de révéler la maladie de celle-là aux parents de celui-ci et se demandent comment ils réagiraient en l’apprenant, mais finalement on ne sait ce qu’il en a été. Un point qui m’intrigue, j’ai l’impression que le narrateur n’a pas bien la même tête sur ses dessins et tel qu’on peut le voir en photo (j'avais eu la même impression avec L Lolmède, K Paloma...).
mercredi 24 mai 2023
Esther
Lu Les cahiers d’Esther (le premier volume : Histoires de mes 10 ans, Allary Editions, 2016) de Riad Sattouf. Cela m’a paru nettement meilleur que son Pascal Brutal, sans être aussi bon que L’Arabe du futur. Les 52 pages racontent 52 histoires de la vie quotidienne d’une petite Parisienne, qu’elle a confiées au dessinateur. Les anecdotes mettent en scène principalement ses camarades de classe (elle est scolarisée dans le privé, bien que les parents ne soient pas très riches) et sa famille (sa mère qu’elle aime bien, son père prof de gym costaud qu’elle adore, et son grand frère qu’elle méprise). Il y a là toute une ethnologie de cette nouvelle jeunesse, ses idolâtries, ses tics de langage, sa fraîcheur et inévitablement sa niaiserie. C’est ingénieux, c’est léger, c’est assez drôle et c’est bien vu, mais comme la chose à voir n’est pas non plus fascinante, c’est d’un intérêt limité. Ces planches avaient d’abord paru en feuilleton dans L’Obs, où elles avaient tout à fait leur place. Je lirai peut-être les autres volumes.
jeudi 11 mai 2023
Karla
Une de mes traductions d’Al Ackerman (son Geeksville, Ld 94) ayant été reproduite par l’entremise de l’ami Q C dans le n° 1 de Poïjuku Tessy (Bruxelles, sans date mais récemment), j’ai feuilleté cette revue où beaucoup de choses m’ont laissé indécis, à commencer par son titre incompréhensible, mais mon attention a été tout de suite retenue par une dizaine de pages où sont reprises des planches d’Anti Baby, une bande dessinée de Karla Paloma. On trouve peu d’informations en ligne sur l'artiste mais on apprend que son nom serait en partie un pseudonyme, qu’elle serait danoise, née en 1983, et qu'elle vit à Berlin. On y trouve aussi le moyen de se procurer ses œuvres (livrets et sérigraphies) et c’est ainsi que j’ai fait l’acquisition de trois de ses comics. Je ne les ai pas choisis tout à fait au hasard mais parce qu’ils figuraient en tête du catalogue, parce que j’en avais vu des extraits çà et là, et qu’ils semblaient présenter une unité de thème. Ce sont des livrettes auto-produites, de format A5 archétypique, avec couverture en couleurs et intérieur en noir et blanc, racontant des anecdotes inspirées par le vécu de l’artiste dans la bohème berlinoise. Ce milieu ne m’attire pas particulièrement mais j’ai lu ces aventures avec grand plaisir, en n'arrêtant de sourire que pour éclater franchement de rire. Burned meat (2019, 40 p) raconte «ce qui arrive quand vous laissez votre fille de dix ans venir passer Noël à Berlin avec moi.» La petite Danoise est accueillie par Karla, alors seule en compagnie de son propre chien et de celui de son ami italien parti en voyage. Le séjour est un désastre, Karla n’ayant guère les vertus d’une bonne ménagère : elle fait brûler tout ce qu’elle veut faire cuire (d’où le titre), son frigo est vide, elle entraîne la fillette à voler au supermarché et lui fait boire de l’alcool. Le chien italien, boulimique, goinfre un canard carbonisé, passe plusieurs planches vautré les pattes en l’air devant le canapé et finit par asphyxier l’invitée avec ses flatulences. Je ne raconte pas tout. Dans Anti Baby (2020, 48 p) Karla râle parce que son ex-amant italien et toujours colocataire ne fiche rien ni ne paye son loyer, et parce que ses meilleures amies tombent enceintes, alors qu’elle-même n’a aucun goût pour la maternité. Elle part se changer les idées au Danemark, mais là-bas aussi toutes les filles de son âge ont des bébés sur les bras. Enfin dans Rat testicles (2022, environ 70 p) Karla s’ennuie et se gèle à tenir un stand de bijoux en toc dans un marché, où elle tombe amoureuse d’un autre marchand, artiste latino-américain avec qui les choses ne vont pas se passer aussi simplement. Ces histoires germaniques sont racontées dans un anglais parfois irrégulier mais toujours clair, avec çà et là quelques réparties en espagnol ou en allemand. Toutes les planches présentent la même mise en forme minimale, une division en six cases séparées non par un espace mais par un simple trait. Le dessin est basique mais efficace, avec une grande habileté à rendre l’expression faciale. Au contraire des autres personnages, le visage de Karla semble toujours être plus ou moins de profil, avec la bouche et le nez décentrés à la Picasso. L’homonymie de l’héroïne et de la dessinatrice laisse supposer l’inspiration autobiographique des récits. Il y a du genre picaresque dans ces histoires de marginaux tirant le diable par la queue, mais aussi par moments du conte licencieux, et une part de fantastique : par exemple les chiens parlent et s’entretiennent avec les humains, et par endroits le récit factuel cède la place à la rêverie. Ces petits ouvrages sont vraiment drôles et bien faits, leur charme tient à l’habileté de la narration, comme à la candeur de l’héroïne.
mardi 11 avril 2023
Persepolis
Le Persepolis de Marjane Satrapi m’a bien plu et m’a fait penser à L’Arabe du futur de Riad Sattouf, qu’il a peut-être inspiré. Dans les deux cas une bédé autobiographique se déroulant au Proche ou au Moyen-Orient, dans les deux cas un récit captivant dont le fond (témoignage humain, reportage sans complaisance) m’a plus intéressé que la forme (un dessin efficace quoique sans virtuosité). Persepolis a paru en quatre tomes publiés de 2000 à 2003 par l’Association (ce nom...). On m’a prêté la réédition de 2007 en un seul volume. Je me suis demandé qui, de l’auteur ou de l’éditeur, a eu l’idée idiote de ne pas numéroter les pages de ce fort volume, qui en compte environ 350. Hormis quelques retours plus en arrière dans l’histoire de la famille et du pays, la dessinatrice iranienne raconte son enfance et sa jeunesse depuis ses dix ans en 1979-80, au moment de la révolution islamique, jusqu’à son départ en France à vingt-quatre ans, en 1994. Au cours de cette quinzaine d’années, elle quitte l'Iran pour un séjour de quatre ans (1984-88) en Autriche, où elle étudie au lycée français de Vienne, après avoir fréquenté le lycée français de Téhéran. Elle était donc bien formée à la langue française avant même de venir en France et cela se ressent dans le soin porté au texte du récit. Le livre évoque sans fard les rudesses du régime des mollahs, les assassinats politiques, parfois en masse, les châtiments corporels, l’ambiance générale de flicage irrespirable, comparable au totalitarisme communiste ou fasciste. Les femmes doivent sortir emmitouflées dans la rue, où elles doivent cacher jusqu'à leur poignet, de même que les étudiants des beaux-arts dessinent un modèle emmitouflé. Il y a des détails pittoresques, le laveur de carreaux promu directeur d’hôpital, la petite clé en plastique doré que l’on donne aux enfants-soldats envoyés au casse-pipe pendant la guerre avec l’Irak, pour qu’ils puissent entrer au Paradis. Il y a même un mollah intelligent, que l’auteuse rencontre deux fois. L’épisode autrichien (objet du tome 3) apporte un peu d’air frais dans cette aventure. C’est le moment où l’adolescente déjà occidentalisée devient punkette, découvre le sexe et la drogue, se débat avec ses problèmes d’hébergement, apprend l’allemand et visite le Tyrol. Je n’ai pas beaucoup d’affinités avec la famille de bourges de gauche de Marjane, ni avec ses tendances féministes et son tempérament pète-sec, et elle m’a franchement heurté à deux reprises. Une fois quand elle sert dans un restaurant à Vienne où la cuisinière, pour la venger d’un indélicat qui lui a mis la main aux fesses, crache en cachette dans le plat qu’elle lui prépare. Elle a l’air d’apprécier cet acte, que je trouve vraiment ignoble. Une autre fois dans une scène de rue à Téhéran où, redoutant de paraître indécente et voulant mettre la police de son côté, elle prend les devants en allant accuser un quidam de l’avoir harcelée, alors que le pauvre type, qui n’a rien fait, est embarqué pour subir on ne sait quel traitement. Malgré ces réserves Marji m’a entraîné, j’ai aimé lire son histoire, partager ses joies et ses déceptions, son livre m'a plu.
dimanche 19 mars 2023
Tintin
Je me suis laissé captiver par un vieil album de Tintin, L’oreille cassée, trouvé dans une boite à livres. L’histoire présente un mélange de puérilité (ce pouvoir quasi surnaturel du héros, qui échappe sans cesse à la mort in extremis) et de sophistication (l’intrigue est remarquablement élaborée). C’est divertissant. Une surprise amusante pour moi a été qu’un des personnages, le guide indien que l’on voit pagayer sur la couverture, porte le même nom qu’un de mes écrivains sulfureux préférés. Dans l’histoire, il n’apparaît qu’aux pages 46-47. Un propriétaire terrien le présente à Tintin : «Voilà Caraco, un Indien qui connaît très bien le fleuve...» La mission de conduire Tintin chez des sauvages l’effraie, mais le reporter le convainc en lui tendant une liasse de billets : «Allons, Caraco, réfléchis : regarde ce que je t’offre.» Cela marche : «Caraco ira. Mais Caraco très pauvre : toi encore acheter le canot de Caraco.» Et les voilà partis à voguer sur un fleuve. Le soir, ils campent : «Bonne nuit, Caraco. – Bonne nuit, señor.» Mais le lendemain matin, l’oiseau s’est envolé : «Tiens ! Où est Caraco ?» Tintin l’appelle, «Caraco !» En vain, il ne réapparaitra pas. Je ne sais si les exégètes, qui scrutent chaque détail des aventures de ce héros, se sont demandés d’où Hergé avait tiré ce nom. Il ne peut s’agir d’une allusion à l’écrivain, qui n’était pas encore connu quand l’histoire a paru, dans les années 30. Se peut-il en revanche qu’Albert Caraco (1919-1971) ait eu connaissance de ce personnage homonyme ? Chronologiquement, ce n’est pas impossible. Psychologiquement, c’est plus douteux, je ne crois pas qu’il existe le moindre indice que Caraco ait jamais lu une bédé. Mais après tout il s’intéressait au dessin, qu’il avait pratiqué dans sa jeunesse, et il avoue se laisser aller parfois à des lectures légères, comme des revues féminines...


















