Le blog littéraire et agricole de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste.
jeudi 2 juillet 2026
Forn
Ayant emprunté le recueil Yo recordaré por ustedes (Je me souviendrai pour vous), contenant cette chronique (que l’on trouve aussi en ligne sur le site du magazine Página 12), j’en ai lu quelques autres. J’ai bien aimé celle intitulée Entre las ruinas de mi inteligencia (Parmi les ruines de mon intelligence) consacrée aux derniers jours de Jaime Gil de Biedma (1929-1990), homosexuel alcoolique et dirigeant d’une grande entreprise, que Forn tenait pour le meilleur poète de son temps, bien qu’il n’eût écrit que 87 poèmes. Il traite avec humour l’épisode funèbre (je traduis) : «La seule chose qui lui importait, alors qu’il agonisait du sida en 1990, c’était de ne pas mourir avant sa mère, afin qu’elle n’apprenne pas dans les journaux que son fils était homosexuel. La vieille dame de quatre-vingt-dix ans était la seule personne de tout Barcelone à ne pas être au courant.»
Tout cela est bien raconté mais j’ai un peu déchanté en lisant la chronique El idiota útil de derecha (L’idiot utile de la droite) dans lequel Forn reproche au journaliste américain Tom Wolfe d’avoir créé en 1970 l’expression Radical chic, qui devait rester pour désigner ironiquement les bourges culturels de gauche, comme ceux avec lesquels Leonard Bernstein avait organisé une réception luxueuse en l’honneur de membres des Black Panthers poursuivis pour actes de terrorisme (actes que Forn ne nie cependant pas). C’est qu’en montrant des ridicules de la gauche, Wolfe a peut-être donné des arguments à la droite, crime impardonnable… Visiblement ce bon Juan faisait partie de ceux pour qui « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » et qui préfèrent rester sourds-muets-aveugles devant certaines réalités, pour ne pas faire le jeu de… Mais je ne marche pas dans ce genre de combine. Grumble.
mercredi 1 juillet 2026
Quiroga
Lettre documentaire 543
La mort de Horacio Quiroga en 1937
évoquée par Juan Forn
dans sa chronique de décembre 2014
El hombre que nos enseñó a tener frío
(L’homme qui nous a appris à avoir froid)
ici partiellement traduite par Ph Billé
Horacio Quiroga aimait Martínez Estrada comme un jeune frère et il lui offrit un hectare de ses terres dans la province de Misiones, pour l’inciter à devenir son voisin. Il le défricha lui-même à la machette, il lui envoya par la poste le titre de propriété et les plans de la maisonnette en bois qu’il pouvait lui construire de ses mains. Il proposait même de lui faire des meubles (et ils étaient notoirement commodes, les meubles que Quiroga fabriquait avec l’aide du journalier devenu charpentier Jacinto Escalera). Martínez Estrada avait un petit boulot minable à la Poste centrale et il détestait le milieu littéraire de Buenos Aires, mais il ne se décidait pas à partir pour les Misiones, si bien que Quiroga recourut à un ultime geste pour convaincre son ami mélomane : il lui envoya un violon fait en bois de timbó. « Il était aussi plat de face et de dos que Quiroga lui-même, il avait un cheviller préhistorique, des ouïes laborieusement creusées à la gouge et il produisait un bruit de chat en rut, hypnotique et horripilant. » Martínez Estrada, le coeur serré, comprit que telle serait sa vie s’il devenait le voisin de Quiroga aux Misiones, mais il n’eut pas à envoyer une lettre cruelle, car son ami débarqua à Buenos Aires.
Il venait se faire examiner par les médecins pour des douleurs qui ne le quittaient plus. C’était un cancer en phase terminale mais ils n’osèrent pas le lui dire. Ils le firent interner au Centre hospitalier avec une autorisation de sortie, en lui faisant croire qu’on le soumettait à des examens pour le préparer à une opération. Un jour qu’il errait au sous-sol de l’hôpital, il rencontra un patient nommé Batistessa. Il avait été relégué là à cause de son aspect physique, car il souffrait d’éléphantiasis. Quiroga exigea que Batistessa quitte le sous-sol et soit transféré dans sa propre chambre, où aux heures creuses il lui racontait des histoires de jungle. Un jour Batistessa entendit les médecins parler entre eux, puis il répéta à Quiroga que l’opération envisagée n’apporterait qu’un simple et douloureux sursis avant la mort. Quiroga dit qu’il sortait se promener. Il alla dans une quincaillerie acheter du cyanure, rentra à l’hôpital, mélangea la poudre dans un verre de whisky et l’avala. « Il s’est tué comme une femme de chambre », dit de lui Leopoldo Lugones, qui un an plus tard allait se suicider de la même façon à Tigre. « On ne vit pas impunément dans la jungle », écrivit Alfonsina Storni dans un poème qu’elle lui dédia avant de se suicider elle aussi, en se jetant d’une digue à Mar del Plata.
Ni Lugones, qui avait été son maitre et son protecteur, ni Alfonsina, qui avait été son amante, n’accompagnèrent les cendres du défunt en Uruguay. Par contre Borges, qui avait dit que Quiroga était « une superstition uruguayenne, qui écrivait mal ce que Kipling avait bien écrit », s’y rendit. C’était au moment du carnaval et il raconta que le défilé s’était arrêté au passage du cortège, et que les enfants demandaient à toucher l’urne en bois de caroubier où l’artiste russe Stepan Erzia avait sculpté le visage du défunt. Parfois les extrêmes se rejoignent : il arriva un peu la même chose à Roberto Arlt, qui s’était lui aussi moqué de Quiroga : dans une chronique sur la fondation de la Société Argentine des Ecrivains, créée pour défendre les droits des gens de lettres, il avait écrit : « Ce doit être une idée de Quiroga, l’homme qui arbore une barbe de séfarade et une trogne de faux-monnayeur à faire peur ». Mais Onetti raconte que, le jour où Quiroga mourut, Arlt était assis au bout d’une grande table et ignorait fièrement les commentaires sur le décès, jusqu’à ce qu’arrive son ami Kostia, qui lui raconta comment il avait rencontré Quiroga dans la rue trois jours plus tôt. Il était habillé comme un clochard, sa barbe lui dévorait la moitié du visage, et il suivait depuis le Jardin japonais la dernière femme qu’il aurait l’occasion de suivre dans la rue, une beauté à couper le souffle. C’était la fameuse veuve de Gómez Carrillo, qui fréquentait maintenant Saint-Exupéry. Kostia en informait Quiroga quand le Français sortit de l’Hôtel Plaza et s’avança vers la dame, qu’il prit dans ses bras. Quiroga, en contemplant la scène, murmura : « J’aurais aimé être aviateur », et il s’en retourna vers sa chambre à l’hôpital, drapé dans le manteau qu’il avait passé par-dessus son pyjama, en plein mois de janvier. Du bout de la table, derrière la fumée de sa cigarette, on entendit la voix d’Arlt : « J’ai changé d’avis sur Quiroga. » (…)
mardi 30 juin 2026
idées
lundi 29 juin 2026
Caraco
dimanche 28 juin 2026
pluriel
samedi 27 juin 2026
famille
Air de famille,
Bijoux de famille,
Chef de famille,
Esprit de famille,
Livret de famille,
Maison de famille,
Médecin de famille,
Mère de famille,
Nom de famille,
Pension de famille,
Père de famille,
Réunion de famille,
Secret de famille,
Soutien de famille.
vendredi 26 juin 2026
jeudi 25 juin 2026
graphzine
Cette année, grâce à un don aimable de l’auteur, j’ai enfin pu prendre connaissance du livre que les connaisseurs unanimes tiennent pour la référence sur le sujet, le Graphzine graphzone de Xavier-Gilles Néret (coédition Le Dernier Cri / Editions du Sandre, 2019). En effet cet ouvrage copieusement illustré présente une remarquable somme d’informations et d’analyses quant à l’histoire et à l’essence des graphzines, ces publications graphiques auto-produites, nées dans les dernières années 70 avant de proliférer dans les décennies suivantes. On augmenterait la valeur pédagogique d’un tel livre en le dotant d’un index, qui permettrait de retrouver sur tel ou tel personnage des éléments épars dans le texte. Je n’apparais moi-même que discrètement dans cette étude, qui du reste ne vise pas à l’exhaustivité. Il est vrai que mes revues des années 80, comme Ljmite, n’entraient pas bien dans le canon du graphzine «classique», de par leur contenu éclectique et leur lien à d’autres courants marginaux comme le mail art. Je suis cependant cité une paire de fois comme source, pour une bibliographie du graphzine français que j’avais publiée en 1986, et un essai sur la copie dans les arts plastiques paru dans une des premières Lettres documentaires. Je figure aussi incognito par la formule «Exposition à feuilleter» citée quatre fois et attribuée à Bruno Richard, mais le même historien d'art a établi depuis que j’en étais l’auteur. Néret a raison d’insister sur le rôle fondateur de la revue Elles sont de sortie et il a les mots justes pour caractériser son étrange duo de créateurs, entre «la précision obsessionnelle du trait» de Doury et «la rage expressionniste» de Richard. J’apprends ici et là des choses que je ne soupçonnais pas, comme la rude controverse qui a opposé Franck Garcia et Stéphane Blanquet, ou que je connaissais mal, comme le rôle important joué par les libraires J Noël et J-P Faur. Parmi les développements analytiques, j’ai été sensible en particulier aux considérations sur le statut artistique du graphzine : est-il la simple reproduction d’oeuvres (dessins etc) conservant par ailleurs leur aura d’objets uniques originaux, ou bien la reproduction est-elle l’oeuvre achevée ? Les deux points de vue sont légitimes, on peut fétichiser l’oeuvre originale et reconnaitre à l’imprimé une beauté propre. J’avais remarqué dans le temps des cas de «callicopie», où la copie embellit l’original, par exemple la photocopie donnant une unité graphique aux éléments hétéroclites d’un collage. Je me fais parfois la même réflexion en voyant des collages bonifiés par le scannage et la mise en ligne, l’image apparaissant sur écran plus lumineuse et dotée de couleurs plus vives. A un moment l’auteur observe qu’à l’inverse des courants d’avant-garde, celui du graphzine se distingue par son «ambition théorique … moindre, voire tout à fait absente». Son bon ouvrage y remédie.
mercredi 24 juin 2026
solution
On lance les deux sabliers en même temps. Quand le sablier de 5 mn a terminé, on le retourne. Au bout de 2 mn (quand le sablier de 7 mn arrive à bout) on enfourne la pizza. Elle va déjà cuire 3 mn, le temps que le sablier de 5 mn arrive au bout, puis on le retournera deux fois.
mardi 23 juin 2026
sabliers
lundi 22 juin 2026
silence
dimanche 21 juin 2026
samedi 20 juin 2026
traduction
vendredi 19 juin 2026
ciel
mercredi 17 juin 2026
artichauts
mardi 16 juin 2026
paronymes
lundi 15 juin 2026
Nélson
Rodrigues
(Artistes) L’artiste a besoin de solitude, pour ne pas pourrir.
(Cariocas) Le Carioca est le seul type capable de hurler des confidences très secrètes d’un trottoir à l’autre.
(Mariage - Casamento) L’idéal est que le mari soit d’une classe et la femme d’une autre. Par exemple c’est parfait, si la femme est une Marie-Antoinette et le mari un chauffeur de bus.
(Confessions) Il y a des choses que l’on n’avoue ni au prêtre, ni au psychanalyste, ni au médecin, ni même au médium, une fois qu'on est mort.
(Faute - Culpa) Si nous ne sommes pas en train de hurler à quatre pattes dans les bois, c’est uniquement parce que le sentiment de culpabilité nous sauve.
(Diète) Sartre a écrit un jour que « l’enfer, c’est les autres ». Je ne dirais pas ça. Pour moi, l’enfer c’est la régime sans sel que je dois suivre. Opinion, comme on voit, bien moins littéraire, mais à mes yeux bien plus véridique.
(Argent - Dinheiro) Il y a des gens qui, pour de l’argent, seraient même capables d’une bonne action.
(Education sexuelle) L’éducation sexuelle ne devrait être dispensée que par un vétérinaire.
(Erreur) Nous avons tous déjà aimé par erreur, haï par erreur.
(Enfants - Filhos) Quand le type est un abruti incapable de rien faire, il fait des enfants.
(Gloire) Je suis un narcissique très négligent, très relâché dans l’administration de ma gloire.
(Ennemi - Inimigo) Il n’y a pas d’admiration plus délicieuse que celle de l’ennemi.
(Ennemi - Inimigo) Rien de plus doux, rien de plus tendre qu’un ex-ennemi.
(Jeunes) Le jeune est soit un Rimbaud, soit un débile mental.
(Liberté) Je crois la liberté plus importante que le pain.
(Médecine) Le médecin est soit un saint, soit un gangster.
(Mystère) La moindre femme de ménage a sa part de mystère.
(Prostituées) Seuls des marxistes de bas étage attribuent à la prostitution des causes économiques. Il y a des femmes qui paieraient pour exercer ce métier.
(Réactionnaire) Aujourd’hui le bonhomme préfère qu’on injurie sa mère, plutôt qu’on le traite de réactionnaire.
(Saints) Toute dévotion est belle. Peu importe si le saint ne la mérite pas. Ou même que ce soit un faux saint. (Je veux croire qu’il existe aussi des saints canailles.)
(Sexe) Si tout le monde connaissait l’intimité sexuelle des autres, personne ne saluerait plus personne.
(Staline) Vous connaissez la photo montrant Staline et Ribbentrop en train de signer le pacte nazi-communiste. Nul ne peut oublier leur sourire complaisant et obscène. S’il a manqué quelqu’un à Nuremberg, c’est Staline.
(Sous-développement) Rien de plus abject que le sous-développement consenti, avoué, et même radieux.
dimanche 14 juin 2026
frases
L’un d’eux était Frases de Jorge Batlle, paru en 2003, à l’époque où cet homme était président de l’Uruguay. C’est un recueil de coupures de presse reproduisant des propos de ce politicien et les commentaires de journalistes. Pour moi aucun intérêt, je ne le lirai pas. Une bizarrerie notable est que ce livre est du genre qui ne s’adresse qu’aux citoyens du pays où il est publié, et qui savent naturellement de quoi il est question. Mais l’identification dudit pays est une énigme pour le bibliographe lointain, qui ne sait pas forcément qui est Jorge Batlle et doit d’abord se renseigner, car le livre ne donne aucune mention de maison, ni de ville, ni même de pays d’édition. Or il y a nombre de pays hispanophones de par le monde, dont dix-sept dans la seule Amérique latine continentale. Tout juste signale-t-on que l’ouvrage a été imprimé chez Rumifax SA, ce qui peut être n’importe où, et que l’organisateur du recueil a enseigné à l’Universidad de la República, sans préciser de quelle république. Cela me rappelle être tombé il y a des années sur un livre plus mystérieux encore, car il n’y avait pas de personnalité citée dans le titre, ni aucune localisation, la seule indication étant que l’ouvrage était publié par la Editorial del Ejército (les Editions de l’Armée)…
Un livre plus alléchant était le Florilegio de frases envenenadas, sous-titré Una antología de la maledicencia, publié par un certain Gregorio Doval aux Ediciones del Prado, à Madrid, en 1996. Mais je n’ai fait que le feuilleter brièvement, bientôt découragé par la masse indigeste des 360 grandes pages, et par le fait que ces citations non référencées, donc invérifiables, ne sont pas si méchantes que ça, et pour beaucoup sont attribuées à ou concernent des vedettes qui ne m’intéressent pas.
samedi 13 juin 2026
vendredi 12 juin 2026
bestiole
jeudi 11 juin 2026
mercredi 10 juin 2026
pirates
lundi 8 juin 2026
exposition
vendredi 5 juin 2026
mardi 2 juin 2026
expo
et autres oeuvres de Philippe Billé
au Château Pallettes, chez Isidore Krapo
17 rue Elie Gintrac, à Bordeaux
du Samedi 6 au Vendredi 19 Juin 2026
Tous les jours à partir de 16 heures.
Présence de l'artiste le 6 seulement.
lundi 1 juin 2026
étoiles
Les étoiles, tout d’abord. Elles m’ont intéressé depuis l’époque lointaine où, dans ma jeunesse, j’ai passé quelque temps à étudier des rudiments d’astronomie. J’envisageais dès lors de leur consacrer un travail artistique.
Ensuite la personnalité de Marcel Duchamp. Je ne suis pas un grand amateur de ses oeuvres (je ne fais pas partie des adorateurs du Grand verre et de la Roue de bicyclette), je ne partage pas son goût du jeu de mot dérisoire (LHOOQ fait sourire, mais ça ne vole pas très haut) ou de la provocation insolente (sa Fontaine, bof), mais j’ai de l’estime pour son style de personnage et en particulier pour l’inventeur de la notion de Ready-made. J’ai souvent contemplé la photo par Man Ray de la tête à Duchamp, où l’on voit la tonsure en forme d’étoile filante que lui avait faite l’artiste mexicain George de Zayas, en 1919 parait-il. La queue de la comète est figurée par une bande tondue partant du devant de la tête et aboutissant sur l’arrière à une étoile à cinq branches.
Le goût du pochoir m’a été donné par ceux que j’ai vus çà et là au hasard des rues. J’aime mieux que les murs se contentent d’exercer leur métier de mur, sans qu’on ait la grandiloquence d’y étaler des fresques ou des tags, mais je ne suis pas contre le discret pochoir glissé dans un coin. Bien que n’étant guère attiré par l’artisanat chimique de la peinture, je me savais capable de façonner un pochoir, pour l’avoir déjà fait jadis deux trois fois.
Enfin j’admire depuis longtemps le format de papier du standard A, dont le rapport de la largeur sur la longueur est égal à un sur racine de deux, de sorte qu’en pliant une feuille en deux, on obtient une surface deux fois plus petite mais proportionnelle à la première. Dans cette norme A, le A0 (A zéro) est égal à un mètre carré. Le format usuel du papier d’imprimante ou de courrier est le bien connu A4 (21 x 29,7 cm) équivalent à un seizième de mètre carré. Le A5, moitié du A4, est le format archétypique de bien des brochures et livrettes, et le A6, quart du A4, est le format des cartes postales (10,5 x 14,8 cm).
Ainsi s’est constituée peu à peu l’idée de reproduire au pochoir, sur des cartons A6, l’étoile de Duchamp telle qu’elle apparait sur la photo, c’est à dire vue de biais, un peu déformée ou anamorphosée, certains rayons semblant plus longs que d’autres.
Quant au nombre d’exemplaires, après avoir hésité à m’aventurer jusqu’à la centaine ou à me contenter d’une cinquantaine, j’ai opté finalement pour la quantité de 64, puisque le format A6 équivaut à un soixante-quatrième de mètre carré (format A0). Et ce nombre tombe bien, car il est aussi celui des cases du jeu d’échecs, dont Duchamp était un grand pratiquant.
La constellation ainsi obtenue est assez variée, parce que je me suis servi de cartons de différentes couleurs : marron (exemplaires 1 à 3, carton ondulé pour ces trois seuls), gris (4-8), blanc (9-12), vert (13-28), rose (29-44), jaune (45-62), enfin bleu nuit (63-64). Environ la moitié des exemplaires ont été exécutés avec deux petits pots de peinture dorée qui se trouvaient dans mon chai depuis fort longtemps, dont un de dorure Corsain et un de la marque Eba («Super rayon d’or, Teinte or riche, Made in France» !), environ un quart des exemplaires ont été faits au marqueur Bic indélébile noir, et un quart avec de l’encre à tampon violette étalée au pinceau, anonyme pour cause d’étiquette déchirée. Les quatre types d’encrage se trouvent sur toutes les couleurs de cartons. Sur certains fonds, l’encre violette parait si foncée qu’elle se distingue difficilement du noir.
Les cartes comportent au verso une ligne médiane manuscrite indiquant simplement Hommage à MD et le numéro de l’exemplaire. Au recto elles sont signées PhB en bas à gauche et datées 2026 en bas à droite.
Maintenant que ce chef d’oeuvre existe, je vais m’employer à faire fortune en le commercialisant. Je compte vendre chaque exemplaire pour un doublon (deux euros). Je le présenterai à mon exposition de samedi prochain à Bordeaux mais il est d’ores et déjà disponible par correspondance (dans ce cas il faut s’arranger pour me faire parvenir 2 euros + un timbre ou le prix d’un timbre, soit environ 1,50 euro. Dans la mesure des disponibilités, je peux tenir compte des souhaits pour la couleur du fond ou le type d’enduit).
dimanche 31 mai 2026
apprivoisement
Il est connu que les chasseurs-cueilleurs d’Amérique, avant la colonisation européenne, ne possédaient pas d’animaux domestiques, du moins pas au sens que cela a en Europe : pas de bétail, ni de basse-cour, ni chien ni chat. En relisant naguère la Notícia do Brasil rédigée en 1587 par Gabriel Soares de Sousa, je suis cependant frappé par les nombreuses mentions, pas moins de trente, d’animaux capturés et apprivoisés par les Indiens, à des fins semble-t-il essentiellement récréatives. Ce sont :
les aras canindé bleus et jaunes (les Indiens les prennent jeunes dans les nids, pour les élever dans leurs maisons, chapitre II-80)
les aras rouges (idem, ibidem)
les toucans (idem, ibidem)
les canards (idem, qui deviennent très domestiques, II-80)
les tourterelles pairari (ils les apprivoisent dans les maisons, comme des pigeons, II-82)
les grands perroquets verts ajuruaçu (qui deviennent très domestiques dans les maisons, II-83)
les perroquets verts et rouges ajurueté (ils les prennent jeunes pour les apprivoiser, ibidem)
les perroquets curica (idem, ibidem)
les perroquets verts maracanã (idem, ibidem)
les perruches tuim (idem, ibidem)
d’autres, un peu plus grandes (idem, ibidem)
les vautours noirs urubu (les Indiens en ont apprivoisé quelques uns, pris au nid, II-85)
les tangaras jaunes et noirs (pris jeunes, II-87)
les passereaux suiriri (qu’on élève en cage et qui chantent très bien, II-88)
les passereaux urandi (idem, ibidem)
les passereaux uraenhangatá (idem, ibidem)
les passereaux sabiá-poca (idem, ibidem)
de petits passereaux noirs (idem, ibidem)
de petits passereaux bleus (idem, ibidem)
des tapirs (pris jeunes, ils s’apprivoisent et jouent avec les chiens, II-94)
les coatis (jeunes, ils s’apprivoisent, II-98)
les chats sauvages maracajá (pris petits, ils s’apprivoisent mais tuent les poules et les perroquets, ibidem)
les loutres irara (prises jeunes, elles s’apprivoisent bien, II-101)
les agoutis (pris jeunes, ils s’apprivoisent comme des lapins, II-103)
les petits singes sagouins (II-104)
les petits singes-lions (très mignons mais ils meurent s’il fait froid, ibidem)
les tortues jabuti (dans les maisons, elles mangent tout ce qui traine par terre, II-106)
les paresseux (les Indiens en emportent dans leurs maisons pendant deux ou trois semaines, mais comme ils ne mangent rien, ils les relâchent par pitié, II-107)
le serpent non venimeux non identifié tiopurana (qui s’apprivoise si bien qu’il peut sortir se nourrir en forêt pendant la journée puis rentre le soir à la maison, ce qui parait quand même difficile à croire, II-113)
enfin les iguanes anijuacanga (mais elles ne veulent rien manger de ce qu’on leur donne, II-114).
vendredi 29 mai 2026
commerce
jeudi 28 mai 2026
scènes
mercredi 27 mai 2026
résumé
lundi 25 mai 2026
néomots
dimanche 24 mai 2026
Sánchez
Torrelodones
VINGT-DEUX PHRASES de Jonás Sánchez Pedrero
extraites de son recueil Torrelodones
(Madrid : Dilema, 2025)
et ici traduites par Philippe Billé
Le rideau aussi était un mur.
Il faut progresser à l’ancienne.
Il applaudissait à coups de coude.
Il était humain à sa façon.
Il apprit à déboucher des mots.
Tous les dimanches ont un air de mars.
Il perdit ses dents comme des pointes de crayon.
La poésie ne va pas pas à l’Université.
Et ils transformèrent le temps en moments.
Toute science a sa fiction.
Il est tombé malade à cause de la quarantaine.
Cours de yoga urgent.
Les poissons pleurent à l’intérieur du cerveau.
Antiquités de saison.
L’automne avec sa beauté de rimmel qui coule.
Savoir oblige.
Bonne journée du kilo.
La tristesse a raison.
L’excentricité ne fait pas le talent.
Un jour tout cela sera avant.
Je hais de mieux en mieux.
Ne me dis surtout pas ça un jeudi.
(Textes originaux : También la cortina era muro. - Hay que progresar a la antigua. - Aplaudía a codazos. - Era humano a su manera. - Aprendió a destapar palabras. - Cualquier domingo parece marzo. - Perdió los dientes como puntas de lápiz. - La poesía no va a la Universidad. - Y convirtieron el tiempo en ratos. - Toda ciencia tiene ficción. - Enfermó de cuarentena. - Clases de yoga urgente. - Los peces lloran en el cerebro. - Antigüedades de temporada. - El otoño con su belleza de rimmel corrido. - Saber obliga. - Feliz día del kilo. - La tristeza tiene razón. - Excentricidad no hace talento. - Algún día todo esto será antes. - Cada vez odio mejor. - Eso no me lo dices un jueves.)
samedi 23 mai 2026
arbres
Ici ce sont des animaux, c'est peut-être simplement un lièvre, qui a attaqué trois arbrisseaux que j’avais plantés dernièrement dans la haie du fond à la Rigeasse (la Caatinga). Une espèce de thuya low cost acheté dans un supermarché, un faux-cyprès que j’étais tout content d’avoir récupéré intact dans la benne de cimetière où il avait été jeté, et une pousse de troène que j’avais en pot. Les deux premiers ont eu l’écorce rongée, surtout le thuya, le troisième a eu ses feuilles mangées presque entièrement. Je les ai protégés avec du grillage. Le faux-cyprès est mort quand même. Le thuya était si abimé que j’ai dû couper le petit tronc très bas, ne laissant pratiquement que les deux premières branches, horizontales. J’en ai redressé une et l’ai tuteurée en position verticale contre le moignon de tronc, en espérant qu’elle forme un tronc de remplacement, mais ce n’est pas gagné. Le troène refait des feuilles à profusion, il a bien repris.
lundi 18 mai 2026
expos
dimanche 17 mai 2026
Bergerac
samedi 16 mai 2026
expo
Entrée libre toute la journée dès le matin.
vendredi 15 mai 2026
moufette
LA MOUFETTE BRESILIENNE, par Gabriel Soares de Sousa
En français le nom de moufette (ou mouffette, ou mofette, de l’italien moffetta) peut servir à désigner sinon tous, du moins la plupart des mammifères carnivores de la famille des méphitidés, tous capables de se défendre en projetant depuis leurs glandes anales un liquide nauséabond propre à décourager l’assaillant. Ladite famille compte une douzaine d’espèces, dont deux asiatiques, les télagons ou blaireaux-puants de Java et des Philippines, du genre Mydaus. Les autres espèces, toutes américaines, se répartissent entre les genres Mephitis, Spilogale et Conepatus. L’espèce type est la moufette rayée (Mephitis mephitis) d’Amérique du Nord, parfois désignée par le synonyme skunk, mot algonquin. Les trois espèces sud-américaines sont toutes du genre Conepatus. On trouve au Brésil la moufette des Andes (Conepatus chinga) mais la plus répandue est la moufette d’Amazonie (C semistriatus). Cet animal a été décrit par Gabriel Soares de Sousa en 1587 dans sa Notícia do Brasil, au chapitre II-99, Qui traite de la nature et de l’étrangeté du jagurecaca. Aujourd’hui l’animal est désigné en portugais brésilien par les noms tupis cangambá et jaritataca, celui-ci ayant diverses variantes rappelant plus ou moins le terme employé par Sousa (jaritacaca, jaguaritaca, etc). On lui applique aussi la périphrase de doninha-fedorenta, soit belette puante. Voici ce qu’en dit Sousa (ici traduit par Ph Billé) :
Le jagurecaca est un animal de la taille d’un grand chat, de couleur brunâtre. Il a le poil long, des pieds et des mains comme ceux des singes, une face de chien, et une longue queue. Il se nourrit de fruits des bois. Il se déplace toujours à terre et ne met bas qu’un seul petit. C’est un animal étrange et nauséabond, car partout où il passe, il laisse une telle puanteur jusqu’à un jet de pierre de part et d’autre, que nul ne peut la supporter. Et pendant plus de deux mois nul ne peut passer par là, car tout est empesté d’une mauvaise odeur intenable. Les chiens prennent de ces animaux à la chasse, mais aussitôt après ils se jettent à l’eau et se roulent par terre pour se débarrasser de cette puanteur, et continuent ainsi en vain pendant des jours. Quant au chasseur, il a beau se laver, la terrible odeur lui reste et perdure trois ou quatre mois. Quand cet animal se voit cerné par les chiens, il lâche une ventosité si pestilentielle, qu’elle embaume tous ceux qui se trouvent à proximité. C’est par cette arme qu’il se défend contre les onces et les autres animaux, quand il est poursuivi. Cette artillerie est si puissante, que l’once ou les autres ennemis font demi-tour et l’abandonnent. Et ils vont aussitôt se laver et se rouler par terre, pour se libérer de la terrible odeur. Il est arrivé à un Portugais que son chasseur lui ayant rapporté de la forêt un de ces animaux mort, pour lui servir de remède, il en fut si empuanti que, ne pouvant plus se supporter, il en devint tout jaune et rentra chez lui malade de l’odeur qui lui collait, et qui lui resta des jours et des jours. La chair de cet animal est bonne pour soigner la dysenterie, mais la maison où il y en a empeste à tout jamais. C’est pourquoi les Indiennes la font rôtir toute enveloppée de feuilles, après l’avoir bien fait sécher près du feu, et elles la fument pour qu’elle se conserve, mais cela n’empêche qu’on la sente jusque dans la rue, tant qu’il y en a dans la maison.
(Note du traducteur, pour nuancer ce qu’en dit Sousa : l’animal a certes un pelage noirâtre mais aussi en partie blanc, il n’a pas des mains ni des pieds de singe, ni une gueule de chien, la femelle n’a pas qu’un petit mais en général une portée de quatre ou cinq, le régime omnivore comporte aussi de petits animaux, et la puanteur résulte d’un jet de liquide et non de gaz.)
jeudi 14 mai 2026
Volume
mardi 12 mai 2026
Hazlitt
lundi 11 mai 2026
nichoirs
dimanche 10 mai 2026
vingt
En feuilletant un album de mes recherches graphiques, je retrouve cette découverte curieuse, quoique sans importance : le nom de Louis-Ferdinand Céline et le titre Voyage au bout de la nuit comportent tous deux exactement vingt caractères.
vendredi 8 mai 2026
conventions
jeudi 7 mai 2026
turtur
mercredi 6 mai 2026
coucou
mardi 5 mai 2026
Nature
lundi 4 mai 2026
demi
demi-cercle
demi-dieu
demi-douzaine
demi-finale
demi-franc
demi-gros
demi-heure
demi-jour
demi-litre
demi-lune
demi-mesure
demi-pension
demi-portion
demi-sel
demi-siècle
demi-sommeil
demi-tarif
demi-teinte
demi-ton
demi-tour
samedi 2 mai 2026
troupeau
ATTENTION, TROUPEAU !
Petite anthologie de citations contre l’esprit grégaire
(à compléter).
«C’est dans le troupeau, que l’homme est le plus bovin.» (Anonyme).
«… c’est en groupe, que nous pensons le moins.»
(André Blanchard, Impasse de la Défense : Carnets, juillet 1995).
«… où plusieurs douzaines se réunissent, l’esprit déménage…»
(Albert Caraco, Semainier de l’agonie, 1963, p 127).
«J’aime les hommes un par un mais, en troupe et grouillant, je ne puis que les haïr.»
(Jacques-Marie Dupin, Opus incertum, 1982).
« Un par un, les hommes sont peut-être notre prochain, mais en troupeau, sûrement pas. »
(Nicolás Gómez Dávila, Escolios 2, 1977, p 66).
«L’âme est une quantité qui décroît à mesure que plus d’individus se regroupent.»
(Nicolás Gómez Dávila, Nuevos escolios 1, 1986, p 71).
« L’intelligence isole, la stupidité agrège. »
(Nicolás Gómez Dávila, Nuevos escolios 2, 1986, p 140).
«Solitude où je trouve une douceur secrète…»
(La Fontaine, Le songe d’un habitant du Mogol, 1678).
«Les hommes rassemblés valent moins qu’isolés.»
(Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant, 1900).
«A plus de deux, les hommes sont des cons.»
(Marc-Edouard Nabe, Kamikaze : Journal intime, tome 4, 7 mai 1989).
vendredi 1 mai 2026
Baselitz
mercredi 29 avril 2026
états
état d’âme
état d’arrestation
état de choc
état de choses
état de droit
état d’ébriété
état d’esprit
état de fait
état de grâce
état des lieux
état de marche
état de nature
état de santé
état de siège
état d’urgence
état de veille
mardi 28 avril 2026
suites
Par ailleurs, en réponse aux deux millions de lecteurs, pardon, faute de frappe, je voulais dire En réponse aux deux lecteurs qui m’ont demandé ce qu’était cette note étymologique, je révèle qu’elle a paru dans Charlie Hebdo n° 472, du 28 novembre 1979, page 15. Je l’ai conservée. Je ne la reproduirai pas, car mon ton juvénile d’alors, salutant et tutoyant, ne me plait pas, mais je peux en indiquer la teneur. En réponse à une livraison précédente de sa chronique Virgules et circonflexes (dans Charlie n° 469) entre temps rebaptisée Virgules et machin-chouettes, où Cavanna s’étonnait que le verbe Décimer, devenu synonyme de massacrer, avait d’abord voulu dire supprimer un dixième, je lui signalais d'autres correspondances mathématiques entre destruction et division : Trancher venant du latin trinicare (couper en trois), Ecarteler d’exquartare (couper en quatre) et Esquinter d’exquintare (couper en cinq)…

















