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dimanche 24 mai 2026

Sánchez

    Le hasard m’a fait découvrir un curieux petit livre paru l’an dernier à Madrid aux éditions Dilema et intitulé Torrelodones. L’auteur, Jonás Sánchez Pedrero, homme de peu de mots, donne là un recueil de quelque 540 sentences très brèves, tenant toutes, à une exception près, sur une seule ligne. Ce sont toutes des phrases, commençant par une majuscule et se terminant par un point, bien que certaines aient l’air de simples fragments de phrase, avec ou sans verbe. Leur point commun est la brièveté, les plus courtes n’ayant que deux mots, mais leur type de contenu varie. On trouve parmi ces formulations laconiques des aphorismes, des réparties, des expressions souvent inattendues. Cet ouvrage minimaliste prouve qu’il suffit de peu pour qu’un énoncé soit un objet de contemplation, donnant matière à méditer ou à sourire. Avec la permission de l’auteur, j’ai le plaisir de présenter à mes lecteurs, dans la Lettre documentaire 540, une vingtaine de ces sentences, que j’ai traduites de l’espagnol.

Torrelodones

Lettre documentaire n° 540

VINGT-DEUX PHRASES de Jonás Sánchez Pedrero 

extraites de son recueil Torrelodones
(Madrid : Dilema, 2025)
et ici traduites par Philippe Billé

Le rideau aussi était un mur.

Il faut progresser à l’ancienne.

Il applaudissait à coups de coude.

Il était humain à sa façon.

Il apprit à déboucher des mots.

Tous les dimanches ont un air de mars.

Il perdit ses dents comme des pointes de crayon.

La poésie ne va pas pas à l’Université.

Et ils transformèrent le temps en moments.

Toute science a sa fiction.

Il est tombé malade à cause de la quarantaine.

Cours de yoga urgent.

Les poissons pleurent à l’intérieur du cerveau.

Antiquités de saison.

L’automne avec sa beauté de rimmel qui coule.

Savoir oblige.

Bonne journée du kilo.

La tristesse a raison.

L’excentricité ne fait pas le talent.

Un jour tout cela sera avant.

Je hais de mieux en mieux.

Ne me dis surtout pas ça un jeudi.

(Textes originaux : También la cortina era muro. - Hay que progresar a la antigua. - Aplaudía a codazos. - Era humano a su manera. - Aprendió a destapar palabras. - Cualquier domingo parece marzo. - Perdió los dientes como puntas de lápiz. - La poesía no va a la Universidad. - Y convirtieron el tiempo en ratos. - Toda ciencia tiene ficción. - Enfermó de cuarentena. - Clases de yoga urgente. - Los peces lloran en el cerebro. - Antigüedades de temporada. - El otoño con su belleza de rimmel corrido. - Saber obliga. - Feliz día del kilo. - La tristeza tiene razón. - Excentricidad no hace talento. - Algún día todo esto será antes. - Cada vez odio mejor. - Eso no me lo dices un jueves.)

dimanche 19 avril 2026

Camacho

Lettre documentaire 537

SIX POEMES BREFS 
de Carmen CAMACHO 

extraits de son recueil Deslengua
(Libros de la Herida, Sevilla, 2020) 
et ici traduits par Philippe Billé

X
Je vais du bruit au silence,
tu vas du silence au bruit.
Que pourrons-nous bien nous dire
lorsque nous nous croiserons !

XV
Le Demain
n’est aucun jour
de la semaine.

XXXVII
En hiver à la maison.
Ton petit linge et le mien
sur la chaise.

LVIII
Double sens :
apprends à t’en aller
par où tu es venu.

LXXIII 
Petite lanterne de rien,
au sein de ma nuit obscure,
était la lune.

LXXXIV 
Dans la gare
attendent le dernier train
deux petits vieux au soleil.

samedi 14 mars 2026

Tejero

    La lecture des mémoires de Juan Carlos m’a fait repenser au lieutenant-colonel Antonio Tejero, l’officier moustachu qui avait mené en 1981 une tentative de coup d’état, dont l’échec avait renforcé l’autorité incertaine du nouveau roi. Tejero était parait-il non seulement pour le retour au franquisme mais aussi pour l’abolition de la monarchie. Je me souviens qu’il y a quelques années, lorsque je travaillais encore à l’université, j’avais entendu dire que le brave homme, après avoir purgé une peine de prison, se consacrait à la peinture en amateur. J’avais alors caressé un temps l’idée de le faire inviter par la fac pour une petite exposition ou une causerie. Plus exactement, sachant qu’un tel projet n’avait aucune chance d’être accepté, je caressais l’idée d’en formuler quand même la proposition, à seule fin de me divertir en provoquant quelques évanouissements dans le corps enseignant. Mais j’y avais renoncé, pour ne pas aggraver ma triste réputation. J’apprends maintenant que ce rebelle vient de mourir à 93 ans, le 25 février, jour même où je publiais une note sur le destin parallèle des deux Galiciens, Franco et Castro…

lundi 2 mars 2026

réconciliation

N’ayant pas le temps ni vraiment besoin de lire en entier l’énorme volume de mémoires publié l’an dernier par l’ex-roi d’Espagne Juan Carlos sous le titre Réconciliation, je me suis contenté d’y jeter quelques coups d’oeil. Plus d’une fois le récit m’a paru confus de par ses nombreux sauts en avant et en arrière dans le temps. Je me suis intéressé plus particulièrement à l’enfance du personnage, né à Rome en 1938, soit en pleine guerre civile espagnole. Il vécut son enfance en exil avec sa famille en Italie, puis en Suisse, puis au Portugal. Il semble avoir parlé d’abord le français mieux que l’espagnol, et il fallut que ses premiers précepteurs lui apprennent à rouler les R (p 100, 103). D’où peut-être le fait que cet ouvrage n’est pas traduit mais écrit directement en français, avec l’aide d’une rédactrice. Entre autres scènes étonnantes, on assiste à ses premières rencontres avec le général Franco, qui le fait venir en Espagne quand il a une dizaine d’années, pour lui procurer une éducation proprement espagnole et sous son contrôle. C’est l’époque très étrange dans l’histoire du pays, où le dictateur porté au pouvoir ne veut plus le lâcher, s’étant proclamé caudillo à vie, mais reste monarchiste et prépare le retour des Bourbons aux commandes. Il maintient à l’écart, c’est à dire en exil, l’héritier légitime d’Alphonse XIII, don Juan, comte de Barcelone, mais prend sous sa protection le fils de celui-ci, le jeune Juan Carlos, envers qui il se montre bienveillant, malgré sa froideur galicienne (lire notamment p 169, p 177). Il lui donne de bons conseils, comme quand il interdit au jeune homme de participer aux concours hippiques, dont il était friand : Si vous ne gagnez pas, on prétendra que vous êtes mauvais. Si vous gagnez, on prétendra qu’on vous a laissé gagner (123). Ou quand il l’engage à ne pas trop se dévoiler, lui donnant à méditer cet excellent aphorisme, digne de Gracián : On est propriétaire de ce que l’on tait, et esclave de ce que l’on dit. (116. J’aimerais savoir d’où vient cette sentence, et quelle en est la version originale). (PS. En googlant quelques mots, je trouve cette version espagnole : Uno es dueño de lo que calla y esclavo de lo que habla, la phrase étant attribuée à Freud. Mais on me fait remarquer que Freud aurait plutôt dû affirmer l'inverse, et que l'on trouve en ligne différentes formulations de cette citation, attribuée à Confucius, Churchill, Omar ibn al-Khattab, Lao-Tseu etc. Autant dire que c'est un proverbe anonyme, relayé sur internet avec des attributions hasardeuses et toujours sans référence précise).

mercredi 25 février 2026

Galiciens

    Un beau jour (28-03-14) je m’étais amusé à relever les nombreux points de ressemblance entre Francisco Franco et Fidel Castro, tous deux patriotes sincères, nationalistes en uniforme, rebelles providentiels, conquérants du pouvoir par le fusil, dictateurs à vie, ennemis du pluralisme, succédanés de rois, et austères Galiciens. J’apprends maintenant, en feuilletant Réconciliation, les mémoires de Juan Carlos 1er d’Espagne (Stock, 2025, p 346) que les deux hommes ne se détestaient pas : le leader maxime était si reconnaissant envers le généralissime, de ne pas s’être associé à l’embargo américain contre Cuba, qu’il décréta trois jours de deuil national dans l’île quand celui-ci mourut en 1975…

lundi 17 novembre 2025

Camacho

Lettre documentaire n° 531

HUIT APHORISMES de Carmen Camacho

choisis dans son recueil Zona franca 
(Granada : Editorial Cuadernos del Vigía, 2016) 
et ici traduits de l'espagnol par Philippe Billé. 
(On indique entre parenthèses la page
où retrouver la phrase originale).

(13)  La poétesse se baigne dans le mot rivière.

(18)  Le pharmacien en sait bien plus sur moi que mon confesseur.

(29)  Maintenant les fleurs du mal sont pratiquement toutes cultivées en serre.

(30)  Les aphorismes se méfient les uns des autres.

(44)  Nombre de mères entendent tirer de leurs enfants des droits d’auteur.

(66)  Aimer, verbe irrégulier.

(68)  Il arrive un moment dans la vie où c’est à notre tour, de nous occuper de notre ange gardien.

(83)  Trouver la distance la plus belle entre deux points.

(13 : La poeta se baña en la palabra río. 18 : El farmacéutico sabe de mí mucho más que mi confesor. 29 : Ahora prácticamente todas las flores del mal vienen de invernaderos. 30 : Los aforismos desconfían unos de otros. 44 : No pocas madres pretenden cobrarse en sus hijos derechos de autor. 66 : Amar, verbo irregular. 68 : Llega un momento en la vida en que es una la que empieza a encargarse de su ángel de la guarda. 83 : Hallar la distancia más bella entre dos puntos.)

jeudi 10 juillet 2025

Rufo

L’écrivain et militaire Juan Rufo (1547-1620) naquit et mourut à Cordoue, mais vécut aussi ailleurs en Espagne et en Europe. On sait qu’il avait la passion du jeu. Il reste connu principalement pour deux oeuvres littéraires : un poème épique, La Austríada (1584) et un recueil d’anecdotes et de traits d’esprit, Las seiscientas apotegmas (1599). J’ai eu l’occasion de feuilleter cette intéressante somme de «six cents apophtegmes», en fait au nombre de 707, dans l’édition des Clásicos castellanos (1972). Ce sont des textes brefs, longs de deux lignes à une demi-page, dans lesquels l’auteur, 
parlant de lui à la troisième personne, se cite lui-même. Il y rapporte les bons mots, les répliques qu’il a donnés en telle ou telle circonstance. L’essentiel de l’ouvrage est en prose, avec aussi quelques vers çà et là. Les nombreuses anecdotes où est dépeinte la vie quotidienne de l’époque, m’ont fait penser aux historiettes de Tallemant des Réaux, à ceci près que Tallemant parlait des autres, quand Rufo se met lui-même en scène. Pour divertir mes lecteurs, je me suis aventuré à traduire une vingtaine des apophtegmes de Juan Rufo, parmi les plus brefs, dans ma Lettre documentaire 529.

apophtegmes

Lettre documentaire n° 529

VINGT APOPHTEGMES de Juan Rufo (1599) 
choisis et ici traduits par Philippe Billé 

23. Un vieil homme lui dit qu’il ne savait pas pourquoi la Nature donnait des cheveux blancs aux hommes plus qu’à tous les animaux. Il répondit : «Pour hisser un drapeau blanc entre l’ardeur de la jeunesse et la prudence.»

77. Un homme pauvre demanda une petite pièce à un autre, qui gagnait au jeu, lequel non seulement ne la lui donna pas, mais lui dit très rudement d’aller voir en Guinée. Il lui dit : «Vous l’envoyez bien loin, et lui donnez si peu pour la route.»

78. Venant d’écouter un grand joueur de viole, mais qui n’avait guère de voix, il dit «qu’il avait fort bien mangé, mais qu’il était mort de soif».

158. Un homme, qui ne devait pas être très instruit, demanda «si Sénèque était de Cordoue». Il lui répondit : «Mais d’où voulez-vous qu’il fût ?»

186. Traversant la Catalogne, et voyant quelques arbres où se trouvaient pendus des corps et beaucoup de squelettes, il dit «qu’ils étaient plus fructifères que ceux des coteaux de Plasencia».

211. Ayant perdu tout son argent, il sortit seul du corps de garde, alors que les fois où il gagnait, il était fort accompagné. Croisant un soldat, qui lui demanda comment ça s’était passé, il lui répondit : «Demandez-le à ceux qui m’accompagnent.»

235. Venant d’assister à une comédie, comme on lui demandait comment il l’avait trouvée, il dit : «C’est un portrait de Judas, qui vécut apôtre et mourut démon.» Il dit cela parce que la farce était bonne mais finissait mal.

281. A une belle dame, qui ne semblait pas mal voir, mais arborait un face-à-main, il dit : «D’autres s’en servent pour mieux voir, et vous, Madame, pour être mieux vue.»

349. Certain ivrogne s’étant noyé en nageant dans le Guadalquivir, il dit : «Cet homme a fini par mourir entre les mains de son pire ennemi.»

404. Certains gentilshommes donnèrent à une femme huit coups de poignard, voulant la tuer pour qu’elle ne dévoile pas un secret important. Mais comme elle survécut et le racontait à tout le monde, il dit : «Pour faire garder à cette femme une bouche close, ils lui en ont ouvert huit de plus.»

491. Des amis, gens de très bon goût, repartaient de chez lui, et comme, en prenant congé, ils lui demandaient quand il voulait qu’ils se revoient, il répondit : «Toujours».

536. Un ami lui conseillait de retourner à Cordoue, car après tout c’était sa patrie, il s’y trouverait mieux qu’en terre étrangère. Il répondit : «L’homme pauvre est toujours en terre étrangère.»

555. Il dit que se teindre les cheveux blancs, c’est comme porter une barbe postiche.

575. Comme la messe commençait, lui et un ami se trouvaient si loin de l’autel, qu’ils ne pouvaient rien entendre. Lorsque l’autre se mit à avancer vers l’autel, en lui disant «Gagnons du terrain», il répondit : «Et du ciel.»

588. Les hôtes, il dit «qu’ils étaient comme les oeufs : quand ils sont frais, un aliment sain et délicieux, mais quand ils ne le sont plus, personne ne les supporte».

593. Il dit aussi «que la beauté sans honnêteté, c’est comme un jardin sans eau, ou comme des fleurs piétinées».

617. Deux frères presque du même âge étaient si inégaux de corps, qu’ils ne semblaient pas frères, et comme on lui disait qu’ils étaient fils d’un même père, il répondit : «qu’on aurait plutôt dit des doigts d’une même main».

647. Il dit «que le monde est une prison ; la naissance, une condamnation à mort ; et la vie, des heures comptées.»

648. Et une autre fois, «que la vie n’est rien d’autre qu’une étude des façons de bien ou mal mourir.»

693. De deux sortes de personnes il disait «qu’il ferait beaucoup, celui qui les consolerait : le riche se voyant mourir, et la belle femme se faisant vieille.»

vendredi 30 mai 2025

Andalousie

Il y avait trois ans que je n’avais pas publié de livrette et cela ne pouvait durer. J’ai préparé cet hiver celle que je viens de faire imprimer en cent exemplaires, la réédition d’un petit récit de Voyage de Jean Mocquet en Andalousie (1614-1615). Grand voyageur, dont j’avais déjà republié en 2016 le périple en Guyane et aux Caraïbes, Mocquet raconte ici ce que fut son étrange sixième et dernier voyage. Il aurait voulu que ce soit le plus grand, faire le tour du monde, mais il ne réussit pas à aller plus loin qu’en Espagne, où il passe un an en allées et venues entre Sanlúcar, Séville, Cadix et d’autres localités de la contrée, sans parvenir à embarquer pour l’outre-mer. Voyage raté, ou avorté, mais aventure tout de même : rencontres inattendues, parfois malencontreuses, parfois providentielles, moments difficiles où l’on tire le diable par la queue et couche à la belle étoile… Le récit de ces tribulations fait souvent penser aux anti-héros des romans picaresques. Dans cette brochure de 28 pages au format A5 archétypique, je présente le texte en version légèrement modernisée (orthographe et syntaxe), juste ce qu’il faut pour en faciliter la lecture aujourd’hui. J’ai doté le document d’une introduction, de 72 notes explicatives en bas de pages, et de quelques annexes : index des noms de personnes, index des noms de lieux, chronologie-itinéraire et carte de la région. La couverture est en bristol jaune «Sevilla intense» ! Aux personnes qui souhaiteraient acquérir cet ouvrage (et m'aider ainsi à rembourser mes frais) je le vends pour le prix d’un doublon, soit deux euros. Pour la vente par correspondance, les dures lois du tarif postal m’obligent hélas à y ajouter 2,78 euros d’affranchissement… Paiement par chèque, liquide, timbres ou virement, à Philippe Billé, 20 rue de l'Amitié, 17330 La Croix-Comtesse.


mardi 27 mai 2025

Madrid 3

Le jeudi 22, au Reina Sofía. Devant l’entrée, rencontre-surprise avec Guillaume H, un jeune historien que nous avions bien connu à la fac, et qui s’est trouvé juste derrière nous dans la file d’attente. A l’extérieur du musée se dresse une sculpture, comme un grand totem tout en hauteur. C'est parait-il la réplique d'une oeuvre conçue par un certain Alberto Sánchez en 1937, et elle porte un titre ampoulé, Le peuple espagnol a un chemin qui conduit à une étoile, mais je lui trouvais fière allure. Il y a au centre du musée un beau grand cloitre, enlaidi par quelques sculptures moches. Le Reina Sofía est un musée d’art contemporain où il semble que les gens viennent principalement pour voir l’inévitable Guernica de Picasso. Au Prado le public est maintenu à quelque distance des tableaux par un fil tendu à hauteur du genou, au Thyssen on se contente élégamment d’un trait tracé au sol, mais au Reina, musée de gauche, il n’y a plus rien, ni trait ni fil, sauf bien sûr devant le Guernica, oeuvre sacro-sainte. Elle avait l’air de plaire aux écoliers, qui reconnaissent dans ses formes simples ici une tête de vache, ici une de cheval, là un bonhomme vautré avec des gros pieds. Pour ma part elle ne m’a jamais emballé, non plus que le personnage de l’auteur, révolutionnaire en robe de chambre, bien installé en France où il n’était guère en danger, et pouvait s’employer à guerniquer tranquillo. Mais ne commençons pas à persifler. Dans ce musée nous avons visité hâtivement les collections permanentes et deux des expositions temporaires, une de Laia Estruch qui ne m’a pas du tout plu, genre gros boudins gonflés et bruits de vrombissement, l’autre de l’artiste libanaise Huguette Caland, que j’ai trouvée très intéressante. Nous ne restâmes que deux heures dans le musée, puis nous prîmes un bon déjeuner de pintxos au petit restaurant basque Sukaldea Atotxa, rue du Doctor Drumen, où je mangeai pour la première fois me semble-t-il des pibales. L’après-midi nous gagnâmes en métro la station Príncipe Pío, pour une virée dans l’ouest de la ville, qui m’a un peu déçu. Je me faisais une idée romantique de rues citées dans un bon passage du Lazarillo español de Ciro Bayo, que j’avais traduit jadis (Ld 491). Mais la Cuesta de San Vicente n’est plus qu’une autoroute urbaine, et le Paseo de la Florida une grande avenue sans grâce, bordée de cités énormes, et au bout de laquelle nous trouvâmes l’ermitage de San Antonio de la Florida lui aussi fermé pour travaux. Quant au Manzanares, qui passe non loin de là, c’est une petite rivière chétive, où il y a plus de terre, bancs et iles, que d’eau (un plaisantin a dit un jour qu’elle était navigable en voiture et à cheval). Charmante cependant, et je m’y fusse volontiers trempé les pieds, mais sur les quelques hectomètres où nous la longeâmes, elle était encaissée entre de hauts murs, sans passage pour y descendre. C’est je crois cet après-midi-là (ou la veille) que dans un métro bondé j’ai senti distinctement un doigt qui s’enfonçait dans la poche arrière de mon pantalon, là où se trouvait ma petite liasse de billets pliés en deux. J’y portai aussitôt la main, le doigt disparut, et la personne à qui il me semblait appartenir, une jeune femme à l’air sérieux, tout de noir vêtue, regardait calmement ailleurs. Revenus en ville, nous revisitâmes la belle Plaza Mayor et la chocolaterie San Ginés. Le soir, dîner médiocre au Tapa Café (ce nom aurait dû nous alerter) rue Saint-Jérôme.
    Nous devions repartir le lendemain matin. Ainsi s’achevait ce bref séjour, qui dans l’ensemble fut agréable. Notre rue portait donc le nom de saint Jérôme, et par coïncidence nous avons vu ce personnage souvent représenté dans les peintures anciennes. Notre voyage était ainsi placé sous le signe du saint patron des traducteurs, ce qui n’était pas pour me déplaire. Parmi mes regrets, peut-être celui de n’avoir pas vu plus de vitraux : nous n’avons pas recherché les églises, mais toutes celles que nous avons trouvées étaient fermées, sauf les deux cathédrales... La plupart des gens à qui nous avons eu affaire étaient bien aimables. Mention spéciale à la petite Latinette qui a eu la charité de m’offrir sa place assise, dans un métro.

lundi 26 mai 2025

Madrid 2

Le mardi 20 mai, nous commençâmes donc la journée en allant arpenter le Prado pendant trois heures (10 h - 13 h). C’est épuisant. Depuis longtemps je considère qu’il n’y aurait rien d’exagéré à inscrire la visite des grands musées (et celui-ci est immense) parmi les disciplines olympiques. Personnellement je suis peu friand de ce sport, mais enfin nous y sacrifiâmes et il aurait été dommage de ne pas profiter de l’occasion de contempler enfin l’aspect réel d’oeuvres célèbres, dont nous ne connaissions que des reproductions, et de découvrir une foule d’oeuvres inconnues. Le Prado est si vaste et ses salles sont si bizarrement agencées qu’il est à peu près impossible de ne pas en rater quelques unes, mais de toute façon au bout de trois heures de trek nous n’aurions pas eu la force d’en voir plus. Ce musée présente des peintures et des sculptures datant de la fin du Moyen Age au XIXe siècle, ou au tout début du XXe. Il y a bizarrement un unique Picasso présenté parmi des peintures plus anciennes, étaient-ce des Vélasquez ? Il y a d’importantes collections de Vélasquez, de Goya, de Poussin, de Bosch et des Brueghel. L’excellent état de conservation des peintures m’a étonné, les Bosch en particulier sont pimpants. Je ne suis pas fan de Rubens mais j’ai aimé la série de cinq tableaux horizontaux qu’il a composée avec Jan Brueghel l’Ancien sur le thème des cinq sens, j’aurais voulu avoir le temps de les examiner plus en détail. Parmi les bonnes surprises, des Chicos en la playa de Sorolla, un magnifique Lion de Rosa Bonheur, et la découverte des belles peintures de Joachim Patinir. Dans l’après-midi nous allâmes par la rue d’Alcalá voir l’immeuble Metropolis et plus loin l’immense palais de Cibeles, puis nous rentrâmes par la Gran Vía et le Callao. Excellent dîner de poulet grillé au Gaucho, parrilla argentina desde 1989, juste à côté de l’hôtel.

    Le mercredi 21 mai, trek de deux heures et demie au musée Thyssen-Bornemisza. Il présente comme le Prado des peintures anciennes mais aussi beaucoup du XXe siècle, et même du XXIe. L’oeuvre qui m’a le plus frappé est un grand tableau sans titre de Ross Bleckner, de 2022, présentant des formes floues. L’après-midi nous nous promenâmes dans le parc du Buen Retiro. Il y a un gigantesque monument à Alphonse XII. Nous n’avons que vaguement aperçu la toiture du palais de Vélasquez et du palais de Cristal, barricadés derrière des palissades de chantier. Devant ce dernier il y avait une belle pièce d’eau avec des cygnes noirs, et des tortues qui prenaient le soleil. Un peu partout dans le parc, des parcelles laissées en friche «para la defensa de la biodiversidad», nouvelle tarte à la crème. Nous déjeunâmes convenablement dans un Starbucks du Paseo del Prado, pour ma part d’une Focaccia con jamón y brie et d’un grand café. Plus tard nous avançâmes jusqu’à la Plaza de España, vaste mais fade. En rentrant, nous nous fîmes arnaquer dans un café où je commandai deux cañas de bière et l’on nous servit deux jarras. Nous ne protestâmes, étant incertains du vocabulaire, mais il semble que c’était un abus. Le soir, petit dîner bon mais léger sur la place Santa Ana, elle aussi en travaux.

dimanche 25 mai 2025

Madrid 1

Impressions de Madrid

Avec mon aide de camp, ayant été longtemps en contact avec le monde ibérique de par nos études et nos professions, nous regrettions de n’avoir jamais mis les pieds à Madrid. Nous avions tenté de nous y rendre une première fois il y a quelques années, mais alors le vol avait été annulé à cause de l’épidémie de covid, puis la compagnie aérienne avait cessé d’assurer la ligne et nous avions renoncé. Cette fois-ci nous y sommes parvenus. Nous y fûmes quelques jours, de lundi dernier le 19 mai vers midi à vendredi matin. Ce séjour ressemblait à celui que nous avons fait l’automne dernier à Berlin : une petite semaine dans une capitale de pays voisin, avec par coïncidence le même symbole de l’Ours, el Oso, auquel les Madrilènes associent l’Arbousier, arbuste fruitier dont le nom, el Madroño, commence comme celui de la ville. La bête et l’arbre sont représentés partout, sur les murs, les enseignes, les bibelots, you name it, et même sur les boites à ordures.

    Ma camarade nous avait réservé une chambre au bien nommé Hostal Centro Sol, un hôtel modeste mais propre et calme, bizarrement réparti sur deux étages, le deuxième et le quatrième du 5 de la rue de San Jerónimo, et idéalement situé à quelques décamètres à l’Est de la Puerta del Sol, qui semble être le milieu du centre de la ville. 

    Comme il arrive dans beaucoup de métropoles, la liaison entre l’aéroport et le centre-ville est remarquablement mal assurée par les transports publics, puisqu’il faut prendre pas moins de trois lignes de métro pour accomplir le trajet, avec en outre une taxe supplémentaire pour tout départ de ou arrivée à l’aéroport. Mais notre hébergement très central nous a permis de faire la plupart de nos déplacements en marchant, sans prendre le métro. Nous n’avons pas circulé plus loin que la Gran vía et la calle de Alcalá au nord, le parc du Buen Retiro à l’Est, la rue d'Atocha au sud et la rivière Manzanares à l’ouest. La ville nous a paru bien entretenue, aussi propre que d’autres sont sales (Berlin, Paris, Bordeaux…), pleine de grands et beaux bâtiments. Il m’avait semblé en préparant le voyage et il s’est avéré que Madrid est une ville de places, nous en avons vu une quantité.

    Nous n’avions que trois jours entiers à passer sur place et, comme ma camarade était d’humeur culturelle, nous avions décidé de visiter chaque jour un des plus célèbres musées de la ville. Pour cela nous avions acheté un pass en ligne et nous entendions commencer nos journées en nous présentant chaque matin sur les dix heures à l’ouverture d’un des établissements : au Prado le mardi, au Thyssen-Bornemisza le mercredi, et au Reina Sofía le jeudi.

    Mais en attendant, le lundi 19, jour de notre arrivée, nous fîmes connaissance avec notre voisine la Puerta del Sol, grande place toute étirée en longueur est-ouest. Elle est ornée d’une statue de l’Ours et de l’Arbousier, et on y voit par ailleurs, tracé au sol devant la Presidencia de la Comunidad de Madrid, le magique point zéro des routes d’Espagne. Elle comporte aussi un Carrefour City où nous achetâmes un petit stock de tranches de pain, de fromage et de charcuterie, pour nous restaurer le matin, l'hôtel n'offrant pas de petit-déjeuner. Cet après-midi-là nous déjeunâmes de sandwiches au Museo del Jamón situé juste en face de l’hôtel (et juste à côté du vieux restaurant Lhardy, où nous nous contentâmes prudemment d’acheter des croissants un matin). Puis nous nous rendîmes à la chocolaterie San Ginés (un délice), à la Plaza Mayor (à mes yeux la plus belle, un grand rectangle rouge bordé d’arcades), au Mercado San Miguel (un marché couvert charmant mais hors de prix), à la Iglesia catedral de las Fuerzas Armadas (superbement décorée mais sans vitraux), à la cathédrale de l’Almudena (avec de beaux plafonds peints et des vitraux récents, où je n’ai pas vu de signature), à l’esplanade devant le palais royal, à la Plaza de Oriente, très végétale. Petit dîner d'oeufs au plat bacon-cheddar et de saucisses-frites, arrosé d’un pichet de sangria, à la Paradita, rue Carlos III. Comme dans toutes les villes, l’ornithologie consistait principalement en moineaux et en pigeons, surtout des bisets, avec quelques ramiers. En rentrant nous avons remarqué près de chez nous le très bel immeuble de Hermès, à l’angle des rues d’Alcalá et de Séville, avec des consoles en forme de tête d’éléphant. Il y a tout près la place Canalejas, un simple évasement de la carrera de San Jerónimo, bordé de bâtiments superbes. 

samedi 22 mars 2025

Catalan

Je vais rendre sans avoir eu le temps de beaucoup le lire le Diccionario lacónico du philosophe espagnol Miguel Catalán (Madrid : Sequitur, 2019), livre que je voulais au moins feuilleter. A vrai dire il est aussi touffu qu’un dictionnaire général et de même se prête à la consultation ponctuelle plutôt qu’à la lecture intégrale, qui serait indigeste. Catalán y donne pour un grand nombre de mots des définitions très courtes, tirées tantôt d’autres auteurs ou d’autres dictionnaires, tantôt de ses propres réflexions. On comprend que ce «dictionnaire pour les lecteurs qui connaissent déjà le sens des mots» cherche moins à instruire qu’à étonner, à amuser ou à faire réfléchir, par la qualité des trouvailles qui y sont compilées. Certaines sont poétiques, ainsi l’Ascenseur «Mercure des immeubles» empruntée à Vicente Huidobro, d’autres plus banales. L’auteur explique dans la préface avoir peu à peu composé pendant quarante-trois ans «cette œuvre lente comme un éléphant», dont l’origine remonte au jeune âge où il étudiait la philosophie et la langue allemande, dont il découvrait que les mots composés étaient déjà eux-mêmes de brèves définitions, ainsi le verbe pour Exister, Dasein («Etre là») ou la notion de Suicide, Freitod («Mort libre»). De fait, les définitions de ce «dictionnaire laconique» sont souvent de simples étymologies, ou des traductions littérales de mots étrangers, ainsi pour Patata «Manzana de tierra», d’après le français Pomme de terre. L’auteur est taquin envers le Français, auquel il lance des flèches prises à Samuel Johnson («Personne qui parle même si elle n’a rien à dire») et à Schopenhauer («Singe européen»). Cela n’est pas très aimable, malgré quoi j’ai pitié de ce Catalan, né après moi et déjà mort...

dimanche 8 décembre 2024

Jiménez

Lettre documentaire n° 523.

APHORISMES de Juan Ramón Jiménez,

choisis et traduits par Philippe Billé.


L’écrivain espagnol Juan Ramón Jiménez (1881-1958), prix Nobel de littérature en 1956, année insigne à bien des égards, a publié principalement des recueils de poèmes, et quelques livres en prose. Il a par ailleurs écrit tout au long de sa vie des milliers d’aphorismes, dont seulement quelques uns ont paru ici et là de son vivant. En 1990, reprenant un projet envisagé par Jiménez, le professeur Antonio Sánchez Romarelo a publié chez Anthropos Editorial, à Barcelone, sous le titre Ideolojía, la somme quasi complète d’environ quatre mille de ces aphorismes, ordonnés et numérotés dans un ensemble complexe de sections et de sous-sections chronologiques et thématiques. La plupart de ces pensées sont des règles de vie et de travail. En 2018 les Ediciones de La Isla de Siltolá, à Séville, ont fait paraître, sous le titre Aforismos e ideas líricas, un choix de quelque huit cents aphorismes, extraits de l’édition de 1990 par José Luis Morante. Je viens de lire ce dernier recueil de pensées, qui ne sont pas toutes à mon goût, car il en est beaucoup que j’ai trouvées obscures, ou fausses, ou banales, ou pompeuses, ou répétitives, mais j’ai le plaisir de présenter ci-dessous les deux douzaines de celles qui m’ont le plus intéressé, et que j’ai traduites en français. (J’indique pour chacune le numéro de la page où on peut les retrouver dans l’édition citée).


(Page 33)  Voyager est un remède possible à la foi. Le doute, pas besoin de le soigner, ce n’est pas une maladie.


(61)  N’importe où les gens rient, soyez sûr qu’il y a de quoi pleurer.


(81)  Pour lire beaucoup de livres, en acheter peu.


(88)  Faites bien y compris les plus petites choses sans transcendance apparente.


(91)  Dans la maison silencieuse, celui qui entre baisse la voix. Maintenez les maisons silencieuses.


(94)  Des paravents et des miroirs. La vie.


(100)  Le style n’est pas la plume, ni l’aile, mais le vol.


(104)  Pas un jour... sans effacer une ligne, ni sans déchirer un papier.


(121)  Je m’espionne moi-même.


(131)  L’art est la science de la beauté.


(138)  Souvent la beauté des mères se convertit en laideur des fils, et la laideur des pères en charme des filles.


(143)  La délicatesse est la main droite de l’intelligence.


(143)  Comme le bruit complique tout. C’est un hôte si dérangeant, si palpable, si désordonné, si sale, si sot.


(147)  Bibliothèque : il n’est pas nécessaire de lire tous les livres, ni tout un livre, mais de lire dans tous les livres.


(169)  Le chien aboie contre son ombre et son écho lui répond.


(170)  Tous les matins je vais à la plage du hier et je n’y ramasse que ce qui a été laissé par la mer de la nuit, enflammé par l’aurore.


(175)  Une pensée qui ne traverse pas le mur de la nuit, laisse-la dans la basse-cour de la veille.


(176)  Les idées aussi ont leurs paysages.


(177)  Travailler sans relâche. A quoi, comment, peu importe.


(179)  Le grand plaisir de ma vie est d’attraper un morceau de pensée et de l’entrainer hors du chemin pour le contempler, le dévorer.


(182)  Méfiez-vous d’une poésie qui, pour être appréciée, doive être analysée.


(198)  La poésie inférieure gagne à être déclamée, amplifiée pour les oreilles, et non vue. La supérieure y perd, elle gagne à être lue en silence avec les yeux.


(202)  Quand tu entendras parler de quelqu’un qui dit du mal du rossignol, va voir qui c’est. Tu trouveras à coup sûr un corbeau ou une poule.


(208)  J’ai travaillé avec la terre et avec le feu, avec l’eau et avec l’air. Comme eux j’ai été fort, fou, musical ou léger.


(Textes originaux. Page 33 : Viajar es un remedio posible para la fe. La duda no hay para qué curarla, no es una enfermedad. 61 : Donde quiera que la jente se esté riendo, tened la seguridad de que hay algo que llorar. 81 :  Para leer muchos libros, comprar pocos. 84 : La mentira es muchas veces madrina de la verdad (Je renonce à traduire celle-ci à cause du problème mentira / mensonge). 88 : Haced bien hasta las más pequeñas cosas sin trascendencia aparente. 91 : En la casa en silencio, el que entra baja la voz. Tened las casas en silencio. 94 : Biombos y espejos. La vida. 100 : Estilo no es pluma, no es ala, sino vuelo. 104 : Ningún día... sin borrar una línea y sin romper un papel. 121 : Soy un espía de mí mismo. 131 : El arte es la ciencia de la belleza. 138 : La belleza de las madres suele convertirse en fealdad en los hijos y la fealdad de los padres en gracia de las hijas. 143 : La delicadeza es la mano derecha de la inteligencia. 143 : El ruido, cómo lo complica todo. Qué huésped tan molesto, tan tanjible, tan desordenado, tan sucio, tan necio es. 147 : Biblioteca : no es necesario leer todos los libros, ni todo un libro, sino leer de todos los libros. 169 : Ladra el perro a su sombra y le responde su eco. 170 : Cada mañana voy a la playa del ayer y recojo (sólo) lo depurado por la mar de la noche, lo encendido por la aurora. 175 : Pensamiento que no atraviese el muro de la noche, déjalo en el corral de las gallinas de la víspera. 176 : Las ideas tienen también sus paisajes. 177 : Trabajar sin descanso. En qué, cómo, eso importa menos. 179 : El deleite mayor de mi vida es cojer un pedazo de pensamiento y llevármelo a un lado del camino a contemplarlo, a devorarlo. 182 : Desconfiad de una poesía que, para gustar, tiene que ser analizada. 198 : La poesía inferior gana declamada, aumentada a los oídos, no vista. La superior pierde así : gana leída en silencio con los ojos. 202 : Cuando sepas de alguno que habla mal del ruiseñor, ve a verlo. Seguramente te encontrarás con un grajo o una gallina. 208 : He trabajado con tierra y con fuego, con agua y con aire. Como ellos, he sido fuerte, loco, musical o leve.)

mardi 7 mai 2024

Andalus

Par coïncidence j’ai aussi lu ces jours-ci un autre livret du même gabarit que celui de Ben Jelloun, dans les soixante pages, sur un sujet plus ou moins lié : il s’agit d’Al-Andalus, L’imposture du paradis multiculturel, de Philippe Conrad (La Nouvelle Librairie, 2020) qui renseigne sur l’enrichissement culturel que l’Espagne a dégusté, pendant les quelques siècles où les musulmans y ont imposé leur charia.

vendredi 22 mars 2024

héros

La bédé No pasarán est un épisode des aventures de Max Fridman pendant la guerre d’Espagne, par le dessinateur et scénariste italien de gauche Vittorio Giardino (Glénat, 2011). Le héros franco-suisse prend des risques invraisemblables pour retrouver un ami, juif comme lui, disparu dans la Catalogne en guerre. Les bombardements le font trembler mais quand il se prend un pruneau dans le bras, il dit Bah, ce n’est rien... Le dessin est moyen et le scénario compliqué, je ne suis pas sûr d’avoir bien discerné toute la ribambelle d’espions, faux-espions et contre-espions. Par contre la caractérisation morale des différents groupes est assez claire : les juifs sont formidables, les chrétiens sont des salauds, les «fascistes» n’en parlons pas, les révolutionnaires idéalistes sont des braves gars, et les staliniens sont des gros vilains. On jugera là du grand courage intellectuel de l’auteur. Reconnaissons qu’il fait quelques efforts pour être nuancé : le protagoniste désabusé avoue «qu’on devient comme eux» (en parlant des phalangistes) et que «penser avoir raison ne suffit pas pour fusiller quelqu’un» (pages 125-126). Mais dans l’ensemble cette nopasaranerie n’est pas terrible.

jeudi 29 juin 2023

Jarama

Ces derniers mois, sans savoir pourquoi j’ai repensé plusieurs fois à une phrase qui m’avait désorienté, quand j’étais collégien ou peut-être déjà lycéen, en tout cas dans les premières années où j’apprenais l’espagnol : Tenlo por un rato, c’est à dire Maintiens-le un moment. Il n’est pas évident pour un débutant de deviner que rato peut vouloir dire moment. Cette difficulté m’avait si bien contrarié, que je ne l’ai jamais oubliée. Dans mon souvenir, la phrase se trouvait dans une version intitulée Juegos en el Jarama, soit jeux (d’ados) dans la rivière de ce nom, un affluent du Tage. Par curiosité j’ai tenté deux trois fois de retrouver le texte dans Google, en vain. Au début de ce mois, me trouvant en Estrémadure, je confiai cette énigme à Mario, mon correspondant. La phrase ne lui disait rien, mais le titre supposé lui faisait songer à El Jarama, roman de Rafael Sánchez Ferlosio paru dans les années 50. Cela paraissait une bonne piste. J’inscrivis le livre sur la liste de ceux que j’emprunterais à l’université lors d’une prochaine occasion. Etant cette semaine en Gironde, je suis allé hier matin à la bibli de la fac, d’où j’ai rapporté entre autres ledit roman (
édition Destino, Ancora y Delfín). C’est un dodu volume de 365 pages, entre lesquelles il n’allait peut-être pas être si facile que ça de repérer la phrase déroutante, si tant est qu’elle s’y trouve. Or dans l’après-midi, partant me baigner dans les eaux du Bassin, je m’arrête en chemin à la boite à livres de Cassy. Le hasard veut qu’il y ait là un vieux manuel scolaire, L’espagnol en 2e, de Darmangeat et alii (Classiques Hachette), dont je reconnais la couverture éraflée : j’ai eu jadis le même. Je l’ouvre. La première partie contient des textes portant sur Las sierras y las aguas, et voilà que j’y retrouve, pages 29-30, mes Juegos en el Jarama...
    (Ps : J'ai quand même feuilleté le roman, où la scène se trouve page 50.)

dimanche 11 juin 2023

Portugal

Je reprends ici le récit de ce voyage, interrompu par manque de connexion en territoire portugais.
    Lundi 5 juin. Nous quittâmes ce jour Cáceres en repartant cette fois-ci non vers le Nord-Est et Salamanque, d’où nous étions venus, mais vers le plein Nord et Ciudad Rodrigo. De la sorte, comme notre route à l’aller passait à l’Est du secteur de las Hurdes, elle passait maintenant à l’Ouest. J’ai étudié jadis la question de cette contrée déshéritée et du film de propagande communiste qu’en a tiré Luis Buñuel, sur lequel j’ai écrit un article en décembre 2011. Malgré mon intérêt pour le sujet, j’ai préféré ne pas compliquer notre itinéraire en nous détournant vers cette zone montagneuse où je n’avais rien de spécial à faire ni à voir. Notre route passait cependant par Coria, ville dont les évêques ont oeuvré efficacement en faveur de la paysannerie arriérée. En chemin, brève halte à Perales del Puerto, où nous visitâmes exceptionnellement une église ouverte, Nuestra Señora de la Asunción. Il n’y avait que deux vitraux historiés, datant probablement du vingtième siècle et disposés de part et d’autre de l’autel : à gauche ce qui semblait être une Sainte Vierge de Guadalupe avec trois angelots, à droite un saint tenant un livre, avec deux poissons à ses pieds, peut-être saint Antoine. Tous deux étaient signés Cervi taller artístico, Madrid. Sur la route j’ai vu un instant un panneau signalant à deux kilomètres le village de Peña Parda, d’où est originaire une personne de ma connaissance. A Robleda, arrêt-déjeuner sous un amandier, à côté de l’église bien sûr fermée. Ce fut probablement le jour où nous vîmes le plus de cigognes, très nombreuses dans cette province. Par moments on voyait à l’écart de la route tous les pylones électriques occupés par un, deux, ou trois nids. A Ciudad Rodrigo aussi, nous prîmes le temps de marcher un moment dans la ville petite mais monumentale. Après quoi, reprenant notre route vers l’Ouest, nous arrivâmes bientôt au Portugal, dans la province de Beira Alta. Entre les deux petites villes-frontières, Fuentes de Oñoro et Vilar Formoso, nous obliquâmes vers le Sud pour rejoindre non loin de là Malhada Sorda, village où nous étions accueillis pour quelques jours par Michou et Henriette. Deux aspects du paysage se remarquent tout de suite : d’une part que même dans ces campagnes reculées, tout comme en Espagne, les routes sont en excellent état ; d’autre part qu’il y a ici une tradition ingénieuse de l’emploi des pierres locales pour construire non seulement les murs des maisons, mais aussi les escaliers, les dallages, les murets d’enceinte des cours, des jardins et des champs. De grandes plaques fournissent aussi des bancs et des éléments de clôture.
    Mardi 6 juin. Le matin, nous descendîmes à pied voir la rivière Coa, qui passe à un ou deux kilomètres en contrebas du village. Dans ce bel endroit aussi on a utilisé de grandes plaques de la pierre locale gris-brun, j’imagine une sorte de schiste, pour faire des tables de picnic, des bancs et des passerelles. L’après-midi nous fûmes à Guarda, la grande ville du coin et la plus haut perchée du pays, située à trente ou quarante kilomètres de notre bled. Nous visitâmes la cathédrale, beau vieux bâtiment austère en granit sombre, qu’égayent à peine quelques fantaisies décoratives : deux paires de colonnes torsadées dans la nef, quelques ornements en forme de cordages à l’extérieur. Nous visitâmes une autre église dont j’ignore le nom, assez belle mais tout aussi dépourvue de vitraux que la cathédrale, et un immense centre commercial près du lieu où nous étions garés. Il y avait au rez de chaussée un magasin Auchan, où sur le conseil de Henriqueta je me procurai un flacon d’eau de rose.
    Mercredi 7 juin. Le matin je préférai rester lire à la maison plutôt que d’accompagner mes amis dans une nouvelle promenade à pied, à cause de quoi je manquai une occasion peu commune, car ils rencontrèrent dans la lande ce qui semble bien être un loup, dont ils tirèrent une photo médiocre mais assez convaincante, et du reste la zone géographique rendait le fait vraisemblable. L’animal fit le tour de l’endroit où ils se tenaient, à moitié dissimulé par les buissons, puis poussa un hurlement en s’éloignant. L’après-midi nous fûmes à la ville-frontière Vilar Formoso, où le plus beau bâtiment est sans conteste la gare de chemin de fer, formidablement décorée sur tous ses côtés par un ensemble de tableaux en carrelage jaune et bleu, figurant les principales villes du pays et quelques tenues traditionnelles. Nous visitâmes en face de la gare un intéressant magasin de vaisselle et de linge, et ailleurs en ville un Intermarché bien pourvu. Le soir nous dinâmes avantageusement au restaurant O Velho, dont je recommande l’adresse, rua do Caminho Velho : coustille et salade de tomates + côtes de porc et riz + poulet et frites + bière, vin, dessert et café, le tout pour 12 euros par personne.
    
Jeudi 8 juin. Je n’ai pu visiter l’église de Malhada mais ce matin j’ai pu entrer quelques instants dans la chapelle Nossa Senhora da Ajuda, ouverte à l’occasion d’une procession. Elle est grandette et assez majestueuse mais ne comprend qu’un seul vitrail, au-dessus du portail, une Vierge couronnée à l’enfant, non signée ni datée. Puis nous descendîmes au marché mensuel d’Alfaiates, à une vingtaine de kilomètres au Sud de Malhada. Bien que je n’aie pas trop d’argent à dépenser, j’achetai là un chapeau de paille au beau ruban bleu foncé, qui remplacera mon vieux chapeau troué depuis des années, et un solide fromage de chèvre à la croûte orange. Nous déjeunâmes sur place de grillades. L’après-midi en rentrant nous nous arrêtâmes à Vilar Maior et montâmes voir le château en ruine qui domine ce joli village endormi. Fait étrange, le château est bien signalé et on y accède par un sentier aménagé en ciment, mais l’endroit est désert et abandonné. Il y a un énorme donjon fermé, mais on peut accéder à la cour ronde, de vingt ou trente mètres de large. Elle est entourée d’un rempart haut de quelque trois mètres et large d’un bon mètre mais guère plus, auquel on accède çà et là par des escaliers primitifs, simples lignes obliques de pierres plus ou moins disjointes saillant du mur, sans rampe pour garantir le côté du vide. Je suis monté sur le rempart par un des escaliers, non sans hésiter, et mes camarades à ma suite, puis nous avons parcouru tout le tour du rempart, au sol par endroits disloqué. Précisons qu’à l’extérieur du château, d’où la vue portait fort loin, la muraille donnait par endroits sur des à-pics vertigineux, et qu’il soufflait un vent nerveux, de sorte que j’ai fait cette promenade en gardant une main sur la tête pour ne pas y perdre le bon chapeau acheté peu avant. C’était une expérience intéressante, inquiétante et excitante, il nous a semblé qu’en France une telle récréation aurait été interdite. Le soir, nous fûmes derechef nous goinfrer chez le Velho, à Vilar Formoso, où pour un peu plus cher que la veille nous eûmes droit à de la morue grillée.
    Vendredi 9 juin. Enfin ce matin-là nous prîmes le chemin du retour. Nous avions envisagé de faire le trajet en deux journées mais en fin de compte, au prix de quelques haltes reposantes, dont une non sans charme à Magaz de Pisuergas, nous étions rentrés à la fin du jour. 

lundi 5 juin 2023

Barruecos

Hier, journée sur place à Cáceres, passée pour l’essentiel en compagnie de mon correspondant Mario, son épouse et son fils. Nous discutâmes entre autres de la biographie d’Albert Caraco, qu’il doit publier cette année. En descendant de chez nous chez lui, nous longeâmes l’avenida de España, dont les deux voies encadrent le paseo de Cánovas, un jardin botanique tout en longueur, que je revisiterais volontiers. L’après-midi nous fûmes visiter les Barruecos, un site naturel protégé, remarquable pour ses énormes rochers arrondis. Le site n’est pas protégé des horribles œuvres de Wolf Vostell, que l’on trouve ça et là, mais leur présence ponctuelle ne suffit pas à saccager ce bel endroit. Au bord d’un étang nous vîmes une cigogne manger un serpent, probablement une couleuvre. Le serpent est resté un moment suspendu au bec de la cigogne avant qu’elle ne se décide à l’engloutir, et l’on pouvait voir à sa silhouette que lui-même venait d’avaler une proie. Cette scène m’a fait penser une fois de plus que la nature est plus belle vue de loin que de près. Le soir nous fûmes invités dans un restaurant mexicain, où nous fîmes bonne chère.

Crédit photo Dany B.