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lundi 15 juin 2026

Rodrigues

Lettre documentaire 542

VINGT-TROIS PHRASES de Nélson Rodrigues

extraites du recueil Flor de obsessäo
(conçu par R Castro, S Paulo, 1997)
et ici traduites par Philippe Billé.

(Artistes)  L’artiste a besoin de solitude, pour ne pas pourrir.

(Cariocas)  Le Carioca est le seul type capable de hurler des confidences très secrètes d’un trottoir à l’autre.

(Mariage - Casamento)  L’idéal est que le mari soit d’une classe et la femme d’une autre. Par exemple c’est parfait, si la femme est une Marie-Antoinette et le mari un chauffeur de bus.

(Confessions)  Il y a des choses que l’on n’avoue ni au prêtre, ni au psychanalyste, ni au médecin, ni même au médium, une fois qu'on est mort.

(Faute - Culpa)  Si nous ne sommes pas en train de hurler à quatre pattes dans les bois, c’est uniquement parce que le sentiment de culpabilité nous sauve.

(Diète)  Sartre a écrit un jour que « l’enfer, c’est les autres ». Je ne dirais pas ça. Pour moi, l’enfer c’est la régime sans sel que je dois suivre. Opinion, comme on voit, bien moins littéraire, mais à mes yeux bien plus véridique.

(Argent - Dinheiro)  Il y a des gens qui, pour de l’argent, seraient même capables d’une bonne action.

(Education sexuelle)  L’éducation sexuelle ne devrait être dispensée que par un vétérinaire.

(Erreur)  Nous avons tous déjà aimé par erreur, haï par erreur.

(Enfants - Filhos)  Quand le type est un abruti incapable de rien faire, il fait des enfants.

(Gloire)  Je suis un narcissique très négligent, très relâché dans l’administration de ma gloire.

(Ennemi - Inimigo)  Il n’y a pas d’admiration plus délicieuse que celle de l’ennemi.

(Ennemi - Inimigo)  Rien de plus doux, rien de plus tendre qu’un ex-ennemi.

(Jeunes)  Le jeune est soit un Rimbaud, soit un débile mental.

(Liberté)  Je crois la liberté plus importante que le pain.

(Médecine)  Le médecin est soit un saint, soit un gangster.

(Mystère)  La moindre femme de ménage a sa part de mystère.

(Prostituées)  Seuls des marxistes de bas étage attribuent à la prostitution des causes économiques. Il y a des femmes qui paieraient pour exercer ce métier.

(Réactionnaire)  Aujourd’hui le bonhomme préfère qu’on injurie sa mère, plutôt qu’on le traite de réactionnaire.

(Saints)  Toute dévotion est belle. Peu importe si le saint ne la mérite pas. Ou même que ce soit un faux saint. (Je veux croire qu’il existe aussi des saints canailles.)

(Sexe)  Si tout le monde connaissait l’intimité sexuelle des autres, personne ne saluerait plus personne.

(Staline)  Vous connaissez la photo montrant Staline et Ribbentrop en train de signer le pacte nazi-communiste. Nul ne peut oublier leur sourire complaisant et obscène. S’il a manqué quelqu’un à Nuremberg, c’est Staline.

(Sous-développement)  Rien de plus abject que le sous-développement consenti, avoué, et même radieux.

dimanche 24 mai 2026

Torrelodones

Lettre documentaire n° 540

VINGT-DEUX PHRASES de Jonás Sánchez Pedrero 

extraites de son recueil Torrelodones
(Madrid : Dilema, 2025)
et ici traduites par Philippe Billé

Le rideau aussi était un mur.

Il faut progresser à l’ancienne.

Il applaudissait à coups de coude.

Il était humain à sa façon.

Il apprit à déboucher des mots.

Tous les dimanches ont un air de mars.

Il perdit ses dents comme des pointes de crayon.

La poésie ne va pas pas à l’Université.

Et ils transformèrent le temps en moments.

Toute science a sa fiction.

Il est tombé malade à cause de la quarantaine.

Cours de yoga urgent.

Les poissons pleurent à l’intérieur du cerveau.

Antiquités de saison.

L’automne avec sa beauté de rimmel qui coule.

Savoir oblige.

Bonne journée du kilo.

La tristesse a raison.

L’excentricité ne fait pas le talent.

Un jour tout cela sera avant.

Je hais de mieux en mieux.

Ne me dis surtout pas ça un jeudi.

(Textes originaux : También la cortina era muro. - Hay que progresar a la antigua. - Aplaudía a codazos. - Era humano a su manera. - Aprendió a destapar palabras. - Cualquier domingo parece marzo. - Perdió los dientes como puntas de lápiz. - La poesía no va a la Universidad. - Y convirtieron el tiempo en ratos. - Toda ciencia tiene ficción. - Enfermó de cuarentena. - Clases de yoga urgente. - Los peces lloran en el cerebro. - Antigüedades de temporada. - El otoño con su belleza de rimmel corrido. - Saber obliga. - Feliz día del kilo. - La tristeza tiene razón. - Excentricidad no hace talento. - Algún día todo esto será antes. - Cada vez odio mejor. - Eso no me lo dices un jueves.)

lundi 27 avril 2026

pensées

Hélas ! Le recueil des Pensées de Cavanna, que je me suis donné tant de mal à trouver, ne me plait pas beaucoup, je le trouve médiocre. L’auteur confie lui-même en introduction qu’il ne tenait pas à ce livre, dont l’existence serait due à l’insistance de l’éditeur. Une partie des pensées sont extraites de textes déjà publiés, mais on ne sait lesquelles, certaines seulement ont été composées exprès pour ce volume. J’y retrouve p 153 celle qui est sans doute la plus connue et dont j’avais souvenir : « La publicité nous prend pour des cons. La publicité nous rend cons. » Ce n’est pas faux, et cela sonne bien, mais ce n’est pas très profond non plus. Et l’on voit là une des pauvretés de l’auteur, qui parait incapable, en tout cas dans ce livre, d’écrire plus de deux phrases sans utiliser le mot « con », comme adjectif ou substantif. Souvent je ne suis pas en désaccord avec lui sur le fond, et je sauverais par exemple la belle diatribe des pages 143-144 sur les ignobles graffitis dits tags. Mais dans l’ensemble je trouve ces pensées pas terribles, elles ne vont que de la potacherie à la sornette, de la platitude au militantisme, cela manque de finesse. Un peu à l’image du portrait de l’auteur en couverture : grosse tignasse, grosse moustache, et grosses idées. De gauche, bien entendu. Tâtez-moi cette perle de la p 55 : « La gauche, c’est ce qui essaie de comprendre. La droite, c’est ce qui se refuse même d’envisager qu’il y ait quelque chose à comprendre. Quand la gauche se comporte de la façon numéro deux, c’est simplement qu’elle n’est pas la gauche. » Ben voyons. On retrouve là concentré tout le penchant fanatique de la gaucherie ordinaire : étant donné que la gauche, c’est le Bien, et la droite le Mal, comment peut-on ne pas être de gauche ? Je vous le demande. Ce qui est certain, c’est que celui qui écrit une telle phrase ne cherche aucunement à comprendre comment on peut penser autrement que lui…

samedi 27 décembre 2025

pourcentage

    J’entendais l’autre jour un gentilhomme déclarer qu’il y a dix pour cent de cons dans tous les milieux. C’était à propos des chasseurs, qui n’ont pas toujours bonne réputation. En méditant cette affirmation, je me suis dit que l’on voyait bien la part de vérité qu’elle contient, et tout aussi bien les arguments que l’on pourrait lui opposer. Un peu comme avec la plupart des aphorismes littéraires, en somme.

lundi 17 novembre 2025

Camacho

Lettre documentaire n° 531

HUIT APHORISMES de Carmen Camacho

choisis dans son recueil Zona franca 
(Granada : Editorial Cuadernos del Vigía, 2016) 
et ici traduits de l'espagnol par Philippe Billé. 
(On indique entre parenthèses la page
où retrouver la phrase originale).

(13)  La poétesse se baigne dans le mot rivière.

(18)  Le pharmacien en sait bien plus sur moi que mon confesseur.

(29)  Maintenant les fleurs du mal sont pratiquement toutes cultivées en serre.

(30)  Les aphorismes se méfient les uns des autres.

(44)  Nombre de mères entendent tirer de leurs enfants des droits d’auteur.

(66)  Aimer, verbe irrégulier.

(68)  Il arrive un moment dans la vie où c’est à notre tour, de nous occuper de notre ange gardien.

(83)  Trouver la distance la plus belle entre deux points.

(13 : La poeta se baña en la palabra río. 18 : El farmacéutico sabe de mí mucho más que mi confesor. 29 : Ahora prácticamente todas las flores del mal vienen de invernaderos. 30 : Los aforismos desconfían unos de otros. 44 : No pocas madres pretenden cobrarse en sus hijos derechos de autor. 66 : Amar, verbo irregular. 68 : Llega un momento en la vida en que es una la que empieza a encargarse de su ángel de la guarda. 83 : Hallar la distancia más bella entre dos puntos.)

lundi 15 septembre 2025

âge

    Maximes contraires. Une sentence que j’ai vaguement en mémoire, dont je ne sais plus qui est l’auteur, dit en substance qu'en vieillissant, nos âmes s’enlaidissent comme nos corps, ce qui n’est pas invraisemblable. (PS : ce doit être la réflexion 112 de La Rochefoucauld, citée et commentée dans mon Journal le 16 XI 2020, selon laquelle Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du visage). En sens inverse, la pensée d’Antonio Pérez (Ld 405), plus réconfortante : La beauté de l’âme s’accroît avec l’âge, à mesure que décroît celle du corps.

jeudi 10 juillet 2025

apophtegmes

Lettre documentaire n° 529

VINGT APOPHTEGMES de Juan Rufo (1599) 
choisis et ici traduits par Philippe Billé 

23. Un vieil homme lui dit qu’il ne savait pas pourquoi la Nature donnait des cheveux blancs aux hommes plus qu’à tous les animaux. Il répondit : «Pour hisser un drapeau blanc entre l’ardeur de la jeunesse et la prudence.»

77. Un homme pauvre demanda une petite pièce à un autre, qui gagnait au jeu, lequel non seulement ne la lui donna pas, mais lui dit très rudement d’aller voir en Guinée. Il lui dit : «Vous l’envoyez bien loin, et lui donnez si peu pour la route.»

78. Venant d’écouter un grand joueur de viole, mais qui n’avait guère de voix, il dit «qu’il avait fort bien mangé, mais qu’il était mort de soif».

158. Un homme, qui ne devait pas être très instruit, demanda «si Sénèque était de Cordoue». Il lui répondit : «Mais d’où voulez-vous qu’il fût ?»

186. Traversant la Catalogne, et voyant quelques arbres où se trouvaient pendus des corps et beaucoup de squelettes, il dit «qu’ils étaient plus fructifères que ceux des coteaux de Plasencia».

211. Ayant perdu tout son argent, il sortit seul du corps de garde, alors que les fois où il gagnait, il était fort accompagné. Croisant un soldat, qui lui demanda comment ça s’était passé, il lui répondit : «Demandez-le à ceux qui m’accompagnent.»

235. Venant d’assister à une comédie, comme on lui demandait comment il l’avait trouvée, il dit : «C’est un portrait de Judas, qui vécut apôtre et mourut démon.» Il dit cela parce que la farce était bonne mais finissait mal.

281. A une belle dame, qui ne semblait pas mal voir, mais arborait un face-à-main, il dit : «D’autres s’en servent pour mieux voir, et vous, Madame, pour être mieux vue.»

349. Certain ivrogne s’étant noyé en nageant dans le Guadalquivir, il dit : «Cet homme a fini par mourir entre les mains de son pire ennemi.»

404. Certains gentilshommes donnèrent à une femme huit coups de poignard, voulant la tuer pour qu’elle ne dévoile pas un secret important. Mais comme elle survécut et le racontait à tout le monde, il dit : «Pour faire garder à cette femme une bouche close, ils lui en ont ouvert huit de plus.»

491. Des amis, gens de très bon goût, repartaient de chez lui, et comme, en prenant congé, ils lui demandaient quand il voulait qu’ils se revoient, il répondit : «Toujours».

536. Un ami lui conseillait de retourner à Cordoue, car après tout c’était sa patrie, il s’y trouverait mieux qu’en terre étrangère. Il répondit : «L’homme pauvre est toujours en terre étrangère.»

555. Il dit que se teindre les cheveux blancs, c’est comme porter une barbe postiche.

575. Comme la messe commençait, lui et un ami se trouvaient si loin de l’autel, qu’ils ne pouvaient rien entendre. Lorsque l’autre se mit à avancer vers l’autel, en lui disant «Gagnons du terrain», il répondit : «Et du ciel.»

588. Les hôtes, il dit «qu’ils étaient comme les oeufs : quand ils sont frais, un aliment sain et délicieux, mais quand ils ne le sont plus, personne ne les supporte».

593. Il dit aussi «que la beauté sans honnêteté, c’est comme un jardin sans eau, ou comme des fleurs piétinées».

617. Deux frères presque du même âge étaient si inégaux de corps, qu’ils ne semblaient pas frères, et comme on lui disait qu’ils étaient fils d’un même père, il répondit : «qu’on aurait plutôt dit des doigts d’une même main».

647. Il dit «que le monde est une prison ; la naissance, une condamnation à mort ; et la vie, des heures comptées.»

648. Et une autre fois, «que la vie n’est rien d’autre qu’une étude des façons de bien ou mal mourir.»

693. De deux sortes de personnes il disait «qu’il ferait beaucoup, celui qui les consolerait : le riche se voyant mourir, et la belle femme se faisant vieille.»

samedi 15 février 2025

grêlons

Lettre documentaire n° 525

VINGT-ET-UN GRÊLONS de José Antonio RAMOS SUCRE

choisis dans sa Granizada (averse de grêle, 1925-1929) et ici traduits par Philippe Billé

Lire est un acte servile.

 

Le bien, c’est le moindre mal.

 

La vie est un gaspillage.

 

Dieu s’acharne sur les pauvres.

 

Dieu est le souverain tenu à l’écart, et paresseux, d’une monarchie constitutionnelle dont Satan est le premier ministre.

 

Le droit et l’art sont des corrections par l’homme de la réalité.

 

Les bourgeois se caractérisent par la peur de paraître bourgeois.

 

La grammaire sert à justifier les absurdités du langage.

 

Les écrivains se partagent entre ennuyeux et agréables. Les premiers reçoivent aussi le nom de classiques.

 

La seule chose décente que l’on puisse faire avec l’histoire est de la falsifier.

 

L’histoire ne sert qu’à accroitre la haine entre les hommes.

 

Il est possible d’évaluer les peuples selon les interjections dont ils se servent. Les Romains étaient niais, ils s’exclamaient avec des interjections inexpressives : io, eheu, papae.

 

Le mariage est un état zoologique.

 

Un homme se marie quand il n’a rien d’autre pour s’occuper.

 

L’humanité est un troupeau de singes.

 

L’hospitalité est une vertu de peuple barbare.

 

Les hommes doivent payer le privilège d’être nés mâles.

 

Le mot cosmétique résume la vie et l’œuvre d’Oscar Wilde.

 

L’aristocrate doit avoir de la prestance. La laideur de la race gêne sensiblement l’essor d’une aristocratie au Venezuela.

 

La sociologie est la tour Eiffel de la stupidité.

 

L’incertitude est la loi de l’univers.

 

(Textes originaux :  Leer es un acto de servilismo. - El bien es el mal menor. - La vida es un despilfarro. - Dios se ensaña con los pobres. - Dios es el soberano relegado y perezoso de una monarquía constitucional, en donde Satanás actúa de primer ministro. - El derecho y el arte son una enmienda del hombre a la realidad. - Los burgueses se caracterizan por el miedo de aparecer como burgueses. - La gramática sirve para justificar las sinrazones del lenguaje. - Los escritores se dividen en aburridos y amenos. Los primeros reciben también el nombre de clásicos. - Lo único decente que se puede hacer con la historia es falsificarla. - La historia no sirve sino para aumentar el odio entre los hombres. - Es posible calificar los pueblos conforme las interjecciones de que se valen. Los romanos eran unos sandios; se animaban con interjecciones inexpresivas : io, eheu, papae. - El matrimonio es un estado zoológico. - Un hombre se casa cuando no tiene otra cosa de qué ocuparse. - La humanidad es una reata de monos. - La hospitalidad es una virtud de pueblo bárbaro. - Los hombres deben pagar el privilegio de haber nacido varones. - La palabra cosmético resume vida y obra de Oscar Wilde. - El aristócrata necesita prestancia. La fealdad de la raza estorba de modo sensible el florecimiento de una aristocracia en Venezuela. - La sociología es la torre de Eiffel de la estupidez. - La incertidumbre es la ley del universo.)

samedi 11 janvier 2025

aforismos

    J’ai terminé ma campagne de prospection dans le domaine des aphorismes ibériques et ibéro-américains en prenant connaissance du copieux volume (575 pages) de Disparos al aire (coups de feu en l’air), sous-titré Antología del aforismo en Hispanoamérica (Gijón : Ediciones Trea, 2022). Le livre est composé d’une longue et savante introduction de l’organisateur Hiram Barrios, suivie d’une anthologie de 65 auteurs du XIXe siècle à nos jours. Ils sont présentés dans l’ordre chronologique de leur année de naissance, allant de 1800 à 1991. On donne pour chacun une brève notice et un choix d’une quinzaine d’aphorismes, parfois un peu plus. J’ai retrouvé parmi eux quelques écrivains que j’ai déjà étudiés et dont j’ai traduit en français un choix de pensées : Carlos Vaz Ferreira (Lettre documentaire 429), Franz Tamayo (Ld 508), Baldomero Fernández Moreno (plusieurs Ld et le livre Le papillon et la poutre), Mariana Frenk (Ld 524) et Nicolás Gómez Dávila (Ld 332, 359, et mes Studia daviliana). Des autres, je reproduirai ci-dessous les quelques phrases qui m’ont paru les plus notables (avec entre parenthèses la traduction que je peux en donner). De l’historien mexicain Francisco Sosa (1848-1925) : El que desee vivir en paz con la sociedad debe forzosamente optar por uno de estos medios : callar o mentir (Qui veut vivre en paix avec la société doit forcément choisir une de ces options : se taire ou mentir). Du journaliste hispano-paraguayen Rafael Barrett, mort à Arcachon en 1910 : Es curioso : no conocía a ciertas personas a quienes saludaba. Ahora que las conozco, no las saludo (C’est bizarre : je ne connaissais pas certaines des personnes que je saluais, mais maintenant que je les connais, je ne les salue plus). Du professeur mexicain Julio Torri (1889-1970), ce trait : El gozo irresistible de perderse, de no ser conocido, de huir (Le plaisir irrésistible de se perdre, de n’être pas connu, de fuir). Du musicien helvéto-mexicain Sergio Golwarz (1906-1974) : El hombre siempre está dispuesto a admirar lo que no entiende (L’homme est toujours disposé à admirer ce qu’il ne comprend pas) et du même : El verdadero héroe de algunas obras literarias es el lector que las aguanta (Le véritable héros de certaines œuvres littéraires est le lecteur qui les supporte). De Gómez Dávila (1914-1994) cette scolie, que j’avais oubliée : Envejecer con dignidad es tarea de todo instante (Vieillir avec dignité est une tâche de chaque instant). De l’humoriste péruvien Sofocleto (1926-2004) : Me parece una crueldad que la gente se ría de los payasos (Il me paraît cruel que les gens rient des clowns). Enfin du dessinateur argentin Roberto Fontanarrosa (1944-2007) : La Juventud es una enfermedad que se cura con el tiempo. La Vejez, en cambio, es incurable (La jeunesse est une maladie qui se soigne avec le temps. La vieillesse, par contre, est incurable.) et du même : Hasta el más tierno de los insectos merece ser aplastado (Même le plus doux des insectes mérite d’être écrasé). Parmi les auteurs que je découvrais, je mets à part le cas du poète vénézuélien José Antonio Ramos Sucre, à qui est emprunté le titre de cette anthologie (il avait écrit dans une lettre de janvier 1930 ... Los aforismos son disparos al aire). Je lui consacrerai prochainement une Lettre documentaire (PS : Cf Ld 525, du 15 février 2025).

dimanche 29 décembre 2024

Frenk

    Mariana Frenk était née Marianne Freund en 1898 à Hambourg, dans une famille juive originaire de Bohême. Elle mourut à Mexico en 2004, à l’âge de 106 ans révolus. Dès son enfance elle étudia les langues, principalement l’espagnol mais aussi le français et le portugais, et la littérature. Elle devint Marianne Cohn en épousant en 1921 un médecin dont elle eut deux enfants, un fils en 1923 et une fille en 1925. Les époux décidèrent en 1929 de changer leur nom de famille en Frenk, et l’année suivante émigrèrent au Mexique, où ils se fixèrent définitivement et dont ils prirent la nationalité. Marianne hispanisa alors son prénom en Mariana. Au cours de sa longue carrière elle occupa divers emplois, dont des postes dans l’enseignement, et fut traductrice. Elle traduisit notamment les œuvres de Juan Rulfo en allemand, et les textes du critique et historien d’art Paul Westheim en espagnol. En 1959 elle épousa cet homme en secondes noces et signa dès lors Mariana Frenk-Westheim. Elle est l’auteur d’un livre intitulé Y mil aventuras, dans lequel elle a réuni tous les petits textes de création qu’elle avait écrits au cours de sa vie : aphorismes, notes et réflexions diverses, petits dialogues et contes, récits de rêves, souvenirs, etc. Cet ouvrage eut trois éditions de son vivant, la première chez Joaquín Mortiz en 1992, les suivantes, augmentées, à l’Universidad Autónoma Metropolitana en 1997 et chez Siglo XXI en 2001. Une édition posthume, plus complète encore, a paru en 2013 au Fondo de Cultura Económica sous le titre Aforismos, cuentos y otras aventuras. Je viens de parcourir cette dernière édition, très soigneusement préparée par une certaine Esther Janowitz et par la fille de Mariana, Margit Frenk, elle-même philologue, folkloriste et traductrice, et bien partie pour devenir centenaire comme sa mère. Dans ce recueil les 524 courts textes sont tous numérotés, les aphorismes venant en premier (numéros 1 à 385). J’ai le plaisir de publier dans ma Lettre documentaire n° 524 (quelle drôle de coïncidence numérique) les dix-huit aphorismes que j’ai le mieux aimés, certains pour leur noirceur cioranesque (123) ou leur frivolité inattendue (215), les autres pour les divers charmes que je leur ai trouvés. Je leur ai adjoint le bizarre conte minuscule Brévissime histoire d’amour (437), qui est parait-il la dernière chose que Mariana Frenk ait écrite.

Ld 524

Lettre documentaire n° 524.

DIX-HUIT APHORISMES et un mini-conte de Mariana Frenk


choisis dans le recueil de ses Aforismos, cuentos y otras aventuras (2013) et traduits en français par Philippe Billé


33. Le suicide est un acte lâche dont l’exécution requiert un grand courage.


43. Tard dans ma vie j’ai appris que les voisins, du simple fait d’être nos voisins, ne sont pas tous dignes de notre respect et de notre sympathie.


45. Une personne est honorable ou ne l’est pas. Mais dans la bassesse, il y a des degrés.


50. Le fait que tu te saches médiocre me convainc que tu ne l’es pas tant que ça.


51. Après l’effort que requiert la création d’un génie, la nature se repose et met au monde une ribambelle de médiocres.


77. L’élégance n’est pas mon idéal, dit l’hippopotame. 


79. (Pour une amie.) Comme tu serais belle, si tu ne le savais pas. 


82. Question d’actualité. Qui est le plus coupable : celui qui a inventé les armes chimiques, biologiques, nucléaires, etc, celui qui gagne de l’argent en les produisant, ou celui qui les utilise ?

 

91. C’est une consolation, de penser que les mères qui s’y connaissent en éducation des enfants ne s’y prennent pas plus mal que celles qui n’y connaissent rien. 


97. Combien tu y perds, si tu ne fais que vivre ta vie, sans la penser ! Combien tu y perds, si tu ne fais que penser ta vie, sans la vivre !


102. L’art de vivre, comme tous les arts, a sa technique, laquelle, comme n’importe quelle technique, peut s’apprendre. Le reste est talent. Tu nais avec, ou sans.


104. Tu te plains d’avoir semé toute ta vie, et que la récolte soit insignifiante. Comprends que les semailles sont une partie – une partie importante – de la récolte.


119. Dommage qu’il n’y ait pas qu’une seule façon de mourir, comme il n’y en a qu’une de naitre. Ce serait un apaisement pour notre imagination.


123. Malédiction – ou bénédiction ? – de l’humanité. Nous, hommes et femmes, tous condamnés à mort, nous procréons et nous mettons au monde de purs condamnés à mort.


215. Un ami dans le lit vaut mieux que dix maris en voyage. 


220. C’est vrai, l’art est un luxe, mais un luxe de première nécessité. 


282. L’homme est le résultat de ce qu’il est et de ce qui lui arrive, mais une part de ce qui lui arrive lui arrive parce qu’il est comme il est.


294. La Grèce, telle qu’elle apparaît dans le livre d’Untel, ressemble plus à la Patagonie vue par le même auteur qu’à la Grèce décrite par Telautre. Les pays ne sont pas aussi différents que les yeux qui les voient.


437. Brévissime histoire d’amour. Je marchais dans la rue. L’homme qui se tenait immobile au coin du trottoir me dit : «Chère Mademoiselle, Je suis resté à ce coin de rue sans interruption pendant sept semaines et trois jours, avec leurs nuits et avec toutes leurs minutes et secondes. Mais te voilà enfin. Allons-nous-en.» Je lui donnai la main et nous partîmes.

 

(Textes originaux : 33 : El suicidio es un acto cobarde para cuya ejecución se requiere gran valor. 43 : Tarde en la vida aprendí que no todos los vecinos, por el solo hecho de serlo, son dignos de nuestro respeto y de nuestra simpatía. 45 : Una persona es honrada o no lo es. En la vileza hay grados. 50 : El que sepas que eres mediocre me convence de que no lo eres tanto. 51 : Después del esfuerzo que supone crear a un genio, la naturaleza descansa, dando luz a muchos mediocres. 77 : La elegancia no es mi ideal, dijo el hipopótamo. 79 : (Para una amiga.) Qué bella serías si no lo supieras. 82 : Pregunta de actualidad. Quién es más culpable : el que inventó las armas químicas, biológicas, nucleares, etc, el que gana dinero con su fabricación o el que las utiliza ? 91 : Es un consuelo pensar que las madres que saben mucho de como educar a los hijos no lo hacen peor que las que no tienen idea. 97 : Cuánto te pierdes si sólo vives la vida, sin pensarla ! Cuánto te pierdes si sólo piensas la vida, sin vivirla ! 102 : El arte de vivir, como todas las artes, tiene su técnica, la cual, como cualquier técnica, se puede aprender. Lo demás es talento. Naces – o no – con él. 104 : Te quejas de haber sembrado toda tu vida y de que la cosecha sea raquítica. Comprende que la siembra es parte – una parte importante – de la cosecha. 119 : Lástima que no haya una sola manera de morir, como la hay para nacer. Sería un descanso para nuestra fantasia. 123 : Maldición – o bendición ? – de la humanidad. Nosotros, hombres y mujeres, todos condenados a muerte, procreamos y damos a luz a puros condenados a muerte. 215 : Un amigo en la cama es mejor que diez maridos de viaje. 220 : Es cierto, el arte es un lujo, pero un lujo de primera necesidad. 282 : El hombre es el resultado de lo que es y de lo que le sucede, pero parte de lo que le sucede le sucede porque es como es. 294 : Grecia, tal como aparece en el libro de Fulano, se parece más a la Patagonia vista por el mismo autor que a la Grecia descrita por Zutano. No son tan diferentes los países como los ojos que los ven. 437 : Brevísima historia de amor. Andaba yo por la calle. El hombre parado en la esquina me dijo : «Estimada señorita, he estado aquí, en esta esquina, sin interrupción, durante siete semanas y tres días con sus noches y con todos sus minutos y segundos. Pero ya llegaste. Vámonos.» Le di la mano y nos fuimos.)

samedi 28 décembre 2024

aforismos

    Je n’ai pas réussi non plus à m’intéresser aux Aforismos extraídos (extraits de ses poèmes) de Luis Rosales (Sevilla : Ediciones de la Isla de Siltolá, 2018), ni aux Aforismos e desaforismos de Aparício, de José Rodrigues Miguéis (Lisboa : Editorial Estampa, 1996). En revanche j’ai bien aimé certains de ceux de Mariana Frenk, dont je parlerai prochainement.

dimanche 8 décembre 2024

Jiménez

Lettre documentaire n° 523.

APHORISMES de Juan Ramón Jiménez,

choisis et traduits par Philippe Billé.


L’écrivain espagnol Juan Ramón Jiménez (1881-1958), prix Nobel de littérature en 1956, année insigne à bien des égards, a publié principalement des recueils de poèmes, et quelques livres en prose. Il a par ailleurs écrit tout au long de sa vie des milliers d’aphorismes, dont seulement quelques uns ont paru ici et là de son vivant. En 1990, reprenant un projet envisagé par Jiménez, le professeur Antonio Sánchez Romarelo a publié chez Anthropos Editorial, à Barcelone, sous le titre Ideolojía, la somme quasi complète d’environ quatre mille de ces aphorismes, ordonnés et numérotés dans un ensemble complexe de sections et de sous-sections chronologiques et thématiques. La plupart de ces pensées sont des règles de vie et de travail. En 2018 les Ediciones de La Isla de Siltolá, à Séville, ont fait paraître, sous le titre Aforismos e ideas líricas, un choix de quelque huit cents aphorismes, extraits de l’édition de 1990 par José Luis Morante. Je viens de lire ce dernier recueil de pensées, qui ne sont pas toutes à mon goût, car il en est beaucoup que j’ai trouvées obscures, ou fausses, ou banales, ou pompeuses, ou répétitives, mais j’ai le plaisir de présenter ci-dessous les deux douzaines de celles qui m’ont le plus intéressé, et que j’ai traduites en français. (J’indique pour chacune le numéro de la page où on peut les retrouver dans l’édition citée).


(Page 33)  Voyager est un remède possible à la foi. Le doute, pas besoin de le soigner, ce n’est pas une maladie.


(61)  N’importe où les gens rient, soyez sûr qu’il y a de quoi pleurer.


(81)  Pour lire beaucoup de livres, en acheter peu.


(88)  Faites bien y compris les plus petites choses sans transcendance apparente.


(91)  Dans la maison silencieuse, celui qui entre baisse la voix. Maintenez les maisons silencieuses.


(94)  Des paravents et des miroirs. La vie.


(100)  Le style n’est pas la plume, ni l’aile, mais le vol.


(104)  Pas un jour... sans effacer une ligne, ni sans déchirer un papier.


(121)  Je m’espionne moi-même.


(131)  L’art est la science de la beauté.


(138)  Souvent la beauté des mères se convertit en laideur des fils, et la laideur des pères en charme des filles.


(143)  La délicatesse est la main droite de l’intelligence.


(143)  Comme le bruit complique tout. C’est un hôte si dérangeant, si palpable, si désordonné, si sale, si sot.


(147)  Bibliothèque : il n’est pas nécessaire de lire tous les livres, ni tout un livre, mais de lire dans tous les livres.


(169)  Le chien aboie contre son ombre et son écho lui répond.


(170)  Tous les matins je vais à la plage du hier et je n’y ramasse que ce qui a été laissé par la mer de la nuit, enflammé par l’aurore.


(175)  Une pensée qui ne traverse pas le mur de la nuit, laisse-la dans la basse-cour de la veille.


(176)  Les idées aussi ont leurs paysages.


(177)  Travailler sans relâche. A quoi, comment, peu importe.


(179)  Le grand plaisir de ma vie est d’attraper un morceau de pensée et de l’entrainer hors du chemin pour le contempler, le dévorer.


(182)  Méfiez-vous d’une poésie qui, pour être appréciée, doive être analysée.


(198)  La poésie inférieure gagne à être déclamée, amplifiée pour les oreilles, et non vue. La supérieure y perd, elle gagne à être lue en silence avec les yeux.


(202)  Quand tu entendras parler de quelqu’un qui dit du mal du rossignol, va voir qui c’est. Tu trouveras à coup sûr un corbeau ou une poule.


(208)  J’ai travaillé avec la terre et avec le feu, avec l’eau et avec l’air. Comme eux j’ai été fort, fou, musical ou léger.


(Textes originaux. Page 33 : Viajar es un remedio posible para la fe. La duda no hay para qué curarla, no es una enfermedad. 61 : Donde quiera que la jente se esté riendo, tened la seguridad de que hay algo que llorar. 81 :  Para leer muchos libros, comprar pocos. 84 : La mentira es muchas veces madrina de la verdad (Je renonce à traduire celle-ci à cause du problème mentira / mensonge). 88 : Haced bien hasta las más pequeñas cosas sin trascendencia aparente. 91 : En la casa en silencio, el que entra baja la voz. Tened las casas en silencio. 94 : Biombos y espejos. La vida. 100 : Estilo no es pluma, no es ala, sino vuelo. 104 : Ningún día... sin borrar una línea y sin romper un papel. 121 : Soy un espía de mí mismo. 131 : El arte es la ciencia de la belleza. 138 : La belleza de las madres suele convertirse en fealdad en los hijos y la fealdad de los padres en gracia de las hijas. 143 : La delicadeza es la mano derecha de la inteligencia. 143 : El ruido, cómo lo complica todo. Qué huésped tan molesto, tan tanjible, tan desordenado, tan sucio, tan necio es. 147 : Biblioteca : no es necesario leer todos los libros, ni todo un libro, sino leer de todos los libros. 169 : Ladra el perro a su sombra y le responde su eco. 170 : Cada mañana voy a la playa del ayer y recojo (sólo) lo depurado por la mar de la noche, lo encendido por la aurora. 175 : Pensamiento que no atraviese el muro de la noche, déjalo en el corral de las gallinas de la víspera. 176 : Las ideas tienen también sus paisajes. 177 : Trabajar sin descanso. En qué, cómo, eso importa menos. 179 : El deleite mayor de mi vida es cojer un pedazo de pensamiento y llevármelo a un lado del camino a contemplarlo, a devorarlo. 182 : Desconfiad de una poesía que, para gustar, tiene que ser analizada. 198 : La poesía inferior gana declamada, aumentada a los oídos, no vista. La superior pierde así : gana leída en silencio con los ojos. 202 : Cuando sepas de alguno que habla mal del ruiseñor, ve a verlo. Seguramente te encontrarás con un grajo o una gallina. 208 : He trabajado con tierra y con fuego, con agua y con aire. Como ellos, he sido fuerte, loco, musical o leve.)

mardi 3 décembre 2024

aforismos

    Encore des déceptions dans mes lectures d’aphorismes ibéro-américains. Je n’ai rien trouvé qui m’intéresse dans Si todos los hombres... Aforismos, de l’écrivain argentin José Narosky (Buenos Aires : Planeta, 1997), ni dans les Observaciones y aforismos, de son confrère vénézuélien José Balza (Caracas : Fundación Polar, 2005). Et presque rien dans les Aforismos para o povo instruído, du journaliste et poète brésilien Ascendino Leite (João Pessoa : Editora Idéia, 1998). Peut-être cette remarque cynique : Mourir, c’est rentrer à la maison (Morrer é voltar para casa, p 11), suggérant que la vie n’est qu’une brève excursion hors du néant infini qui nous précède et nous succède. J’ai été intrigué par sa réflexion de la p 17 : «Civilizados são os que viajam. Eles são a novidade do mundo», c’est à dire Les civilisés sont ceux qui voyagent, ils sont la nouveauté du monde. A qui pensait-il en écrivant cela ? Aux découvreurs de la Renaissance ? Aux visiteurs nord-américains ou européens qui vont faire du tourisme ou participer à des congrès au Brésil ? En tout cas, vus d’ici, les voyageurs n’inspirent pas tous un tel optimisme. Mais chacun voit midi, n’est-ce pas...

mercredi 27 novembre 2024

Sarduy

    Malgré toute mon estime pour les Ediciones Universal, créées à Miami par des exilés cubains, je dois m’avouer déçu par le mince volume, que je viens de parcourir, des Epitafios, Imitación, Aforismos, qu’elles ont publié en 1994, un an après la mort de l’auteur, Severo Sarduy. Ce petit livre sent la gonflette : dos carré mais moins de cent pages, beaucoup d’espace blanc, des dessins. Lesdites Epitaphes : sept brefs poèmes, l’Imitation : trois pages de petites strophes, quant aux Aphorismes il y en a un par page et ils sont au nombre de huit, ce qui n’est pas une quantité massive, et leur qualité n’a rien de bouleversant. Pour faire bonne mesure, on a rempli le reste de l’ouvrage avec deux études consacrées à l’écrivain, dont j’ai bien aimé la première, La persona Severo Sarduy, un témoignage biographique par son amie Concepción Teresa Alzola. 

mardi 26 novembre 2024

Bryce

J’ai passé une bonne heure à feuilleter les Aforismos : dichos, dichas y desdichas, de l’intellectuel péruvien Alfredo Bryce Echenique (Lima : Peisa, 2016). A vrai dire le titre abuse un peu, il s’agit d’un recueil de simples fragments extraits des œuvres de l’auteur, fragments dont la plupart n’ont pas vraiment la teneur d’aphorismes. A priori rien ne m’attirait dans la personnalité de cet écrivain professoral, typique bourge sud-américain de gauche, et en effet ce recueil m’a paru bien fade, c’est une collection de platitudes auto-satisfaites, sans saveur particulière. Pour ne rien arranger, l’ouvrage est affligé de négligences, ma visite hâtive m’a suffi à repérer aux moins deux citations reproduites en double, une à propos d’Albert Camus p 81 et 197, une autre à propos de Vargas Llosa répétée sur la seule page 98. Bon, allons voir ailleurs.

samedi 18 mai 2024

Weininger

    Je n’avais guère aimé les aphorismes d’Otto Weininger réunis dans son Des fins ultimes, lu il y a quelques années, malgré quoi j’ai encore voulu lire les dix pages de Fragments et aphorismes inédits parus dans L’infini (numéro 4, Automne 1983, trouvé dans une boite) mais rien n’y fait : au pire ces phrases me sont incompréhensibles, au mieux je n’y trouve aucun intérêt. 

vendredi 17 novembre 2023

contraires

    Maximes contraires : le «Never complain, never explain» attribué à la famille royale anglaise, et la fausse citation religieuse placée par Céline en épigraphe à ses Bagatelles : «Il est vilain, il n’ira pas au Paradis, celui qui décède sans avoir réglé tous ses comptes». 

jeudi 4 août 2022

Léautaud

 Propos d’un jour (Mercvre de France, 1964) est un recueil d’aphorismes et de fragments rédigés à diverses époques par Paul Léautaud. Il y parle beaucoup de l’amour, sur lequel il a des vues matérialistes, considérant que la chair prime sur les sentiments. Ce n’est pas mon sujet favori, et je ne partage pas toutes les idées de l’auteur, mais j’aime bien son ton, parfois sa justesse : «L’amour, sans la jalousie, n’est pas l’amour» (page 39). Sur bien des sujets il a ses partis pris : il déteste les Polonais («Race abominable», 124), admire les Vendéens qui «se soulevèrent pour n’être pas soldats par force, grand exemple … du véritable amour de la liberté» (132), déplore qu’un étudiant juif se soit fait rosser par des crétins d’Action française (70), se moque des «Anes à diplômes, qui n’en restent pas moins des ânes» (88). Je n’aimerais pas accueillir comme lui chiens et chats dans ma maison, surtout en nombre, mais je comprends et j’approuve sa charité envers les animaux. Belle anecdote à propos d’un soir de mauvais temps, où quatre chats du voisinage se sont réfugiés dans sa maison toujours ouverte : «Quand je fais mon dernier tour à minuit, je les trouve dans la cuisine, ouvrant de grands yeux inquiets, dans la crainte d’être chassés. Je fais comme si je ne les voyais pas» (150). Il a aussi une page émouvante sur le triste sort des chevaux de mine, condamnés à passer vingt ans sous terre sans revoir le jour et ne ressortant que pour aller à l’abattoir : «quand de jeunes chevaux arrivent dans la mine, pour y trouver le même sort, les vieux viennent à eux, les examinent, les flairent, comme pour respirer sur eux l’odeur de l’air et du grand jour…» (151). Léautaud raconte qu’une fois, un rustre dans la rue l’ayant bousculé et invectivé en lui lançant «Va donc, espèce d’enc…», il lui a répondu «on n’en dira pas autant de vous, vous n’êtes pas assez joli» (132). Cet incident me rappelle la réplique encore plus lapidaire d’un opprimé, sous mes fenêtres jadis à Bordeaux. Un autre lui ayant lancé «Je t’encule !», il avait rétorqué «Ben pas moi, t’es pas assez beau.» Il arrive à Paul de se contredire, par exemple il juge tantôt que sa vie a valu le coup, et tantôt qu’elle a été médiocre (magnifique paragraphe où il répète vingt fois l’adjectif «mauvais(e)» à propos de tous les aspects de son existence, 127). Autre exemple, il affirme ici que «Rien n’apprend à bien écrire comme la lecture des mauvais écrivains» (129) et conseille là, à celui qui veut écrire, de ne lire «rien de bas…, de commun…, de servile…, de populaire…», de chercher «toujours haut et libre» (137). Mais il pondère plus loin qu’ «Il n’est pas de sentences, de maximes, d’aphorismes, dont on ne puisse écrire la contre-partie» (145). Il cite à deux reprises le mot de Sainte-Beuve, selon qui «Un membre de l’Académie écrit comme on doit écrire. Un homme d’esprit écrit comme il écrit» (93, 153). En effet Léautaud est d’avis qu’il faut rechercher la spontanéité, l’improvisation (131), plutôt que la correction. Il prise moins le grand style que celui de la conversation écrite (92, 158). Je suis assez d’accord avec ce point de vue, sans aller jusqu’au culte du premier jet. A mon sens, un peu de polissage ne nuit pas.