Affichage des articles dont le libellé est déconvenues. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est déconvenues. Afficher tous les articles

mercredi 5 février 2025

dissymétrie

    Sur un réseau, où je repasse régulièrement des extraits de mon journal, j’ai reproduit hier une note (du 5 IV 2016) dans laquelle j’évoquais l’unique entretien que je venais d’avoir avec un artiste de ma connaissance, de passage à Bordeaux. Son travail de musicien et de performeur me paraissait sans intérêt, mais j’avais apprécié certaines de ses pages, et nous avions eu par courrier quelques échanges très aimables. Cependant je devais découvrir au cours de la conversation à quel point nos rapports étaient dissymétriques : je savais assez bien qui il était mais je n’étais à peu près rien à ses yeux, en tout cas rien de bien précis. Dans ma note, je rapportais ma déconvenue sans citer le propos involontairement blessant, que je n’ai pourtant jamais oublié : «T’écris, c’est ça ?» Je me dis maintenant qu’il y aurait là un bon titre, pour un volume de journal : «T’écris, c’est ça ?»

vendredi 27 décembre 2024

houx

Dans la banlieue de Bordeaux, au sud de la commune de Canéjan, au bord de la route de Bayonne, se trouve un bien nommé Lac Vert, créé il y a une trentaine d’années dans une carrière désaffectée. On peut y pratiquer la pêche, mais l’activité principale des visiteurs consiste à faire le tour du lac en marchant ou en courant, ce qui représente un circuit d’environ un kilomètre. On peut aussi emprunter un sentier forestier rectiligne partant du nord du lac en direction du nord-ouest. Au bout de deux ou trois cents mètres, ce sentier débouche sur une petite route bitumée, dite chemin de Camparian, menant à droite vers le bourg de Canéjan, à gauche vers Cestas. Lorsqu’on parcourt ce sentier forestier, on peut constater que les arbres poussant de part et d’autre sont principalement des houx. On traverse là une houssaie, un holly wood. Quand on va du lac vers le chemin de Camparian, on trouve à main droite, une vingtaine de mètres avant d’arriver à la route, un pied de houx d’une taille exceptionnelle. A vue d’œil il doit faire entre dix et quinze mètres de haut et l’on peut voir que la cime semble morte. Mais il étonne surtout par sa corpulence. J’ai mesuré le tronc à hauteur d’homme : la circonférence est de 2,20 mètres, ce qui donne un diamètre d’environ 70 centimètres, mensurations hors du commun pour cette espèce (Ilex aquifolium). J’indiquerai ici un autre itinéraire, si l’on veut rendre visite à cet arbre : partir de Canéjan vers Cestas par la petite route dite chemin de Camparian, se garer lorsqu’on trouve sur la droite la maison de repos l’Ajoncière, peu après s’ouvre sur la gauche le sentier forestier, où l’on trouvera à main gauche, à une vingtaine de mètres, ledit pied de houx. J’avais découvert ce géant il y a vingt ou vingt-cinq ans, lors d’une de mes premières promenades dans ces parages, où m’avait guidé mon coach. A l’époque j’ai voulu signaler ce spécimen à l’association ARBRES (acronyme d’Arbres Remarquables : Bilan, Recherche, Études et Sauvegarde). Cette association créée dans les années 90 repère et recense des arbres de France remarquables par leur grand âge, leur grande taille ou quelque autre qualité notable. Avec l’accord du propriétaire, elle attribue à l’arbre un label sans valeur juridique, mais qui contribue à la protection du spécimen en lui assurant un minimum de notoriété. Il me semble qu’alors, c’était avant l’usage du courrier électronique, on m’a communiqué l’adresse d’un ou deux correspondants départementaux, à qui j’ai écrit mais dont je n’ai pas eu de réponse, et je n’ai pas insisté. Depuis, évoquant parfois le cas en discutant avec des amateurs d’arbres, j’ai régulièrement songé recontacter l’asso, et je m’y suis enfin décidé au mois d’avril de cette année. On a répondu laconiquement à mon mail en m’envoyant un formulaire à remplir. C’est à cette occasion que j’ai pris la peine de mesurer l’épaisseur du tronc. En mai, un responsable m’a téléphoné de Bretagne, très aimable, jugeant le cas digne de labellisation. Restait à savoir ce qu’en dirait le propriétaire, en l’occurrence la commune, l’arbre se trouvant dans l’espace public. Elle réagit très froidement. Après quelques mails et coups de fil, on me fit savoir en juin que les autorités locales avaient connaissance de l'arbre, avaient pris des dispositions pour le protéger, et ne souhaitaient pas traiter avec l’association, à laquelle je transmis ce piètre résultat. Mon correspondant de Bretagne avoua redouter que ce houx ne reste un «arbre remarquable caché». Peu après, un mail du siège national m’informait que l’on ne s’intéressait plus à ce candidat. Eh bien, j’aurai entrepris cette démarche en vain. L’essentiel est que cet arbre ne semble pas menacé. Et puis, cela m’a donné la matière pour une note de journal...


mercredi 18 août 2021

Davila

Au printemps dernier j’ai eu l’occasion de prendre connaissance du savant ouvrage que Michaël Rabier a consacré à Nicolás Gómez Dávila, penseur de l’antimodernité, Vie, œuvre et philosophie. Ce livre issu d’une thèse et paru à L’Harmattan est le premier publié en français sur le penseur colombien. Bien qu’il soit agréablement écrit en langage normal et sans jargon, je dois avouer que la partie proprement philosophique m’est assez difficile d’accès, à la différence de celles portant sur la vie et l’œuvre. J’ai remarqué entre autres points d’intérêt que la question des épigraphes employées par Davila est traitée pages 65 sq (c’est un sujet d’article auquel j’avais songé, resté en plan, mais qui est là bien élucidé). L’auteur a l’amabilité de me citer quelques fois dans son livre et de rappeler le petit rôle que j’ai joué au début des années 2000 comme premier traducteur français de Gomez Davila. J’aimerais à ce propos apporter quelques précisions et évoquer la mésaventure de mes tentatives de faire publier cet écrivain en français. Les œuvres du Colombien ont d’abord été traduites en allemand, à commencer dès 1987 par une sélection de ses aphorismes, qu’il appelait des scolies, parus en 1975. Un lecteur enthousiaste, le dramaturge et essayiste Botho Strauss, en a cité une dizaine dans un texte de 1990, Der Aufstand gegen die sekundäre Welt, qui fut traduit en français en 1996 sous le titre Le soulèvement contre le monde secondaire, chez L’Arche Editeur. C’est dans cette retraduction à partir d’une version allemande, par Henri-Alexis Baatsch, qu’ont été publiés en français les quelques premiers aphorismes de Davila. Mon ami Baudouin, qui lisait le livre de Strauss en 99 ou en 2000, a attiré mon attention sur ce Gomez Davila, qui était singulièrement absent des bibliothèques et des bibliographies à ma disposition. En cherchant sur internet, j’ai découvert un gisement de ses pensées mis en ligne par je ne sais plus qui (Oscar Torres Duque, peut-être ?). Elles m’ont vivement intéressé, pour ne pas dire ébloui, et j’ai aussitôt voulu traduire celles que je préférais. J’en ai publié un petit choix de deux douzaines dans ma Lettre documentaire 332, en septembre 2000. La même année, mon ami colombien Juan Moreno, qui travaillait dans la même université que moi, m’a procuré peu à peu les quelques livres de Davila. J’ai alors traduit, en 2001, un choix plus important, une quarantaine de pages de ses Scolies, dont j’ai publié certaines dans le n° 20-21 de la revue La Polygraphe, de Chambéry, et la même année je me suis mis en quête d’un éditeur. A l’automne, ma proposition a d’abord été refusée par Pierre-Guillaume de Roux, qui travaillait alors aux éditions du Rocher, puis par Fata Morgana. Au printemps de 2002 je suis parvenu à éveiller l’intérêt des éditions de L’Arche, qui envisageaient sérieusement une publication en m’assurant que je serais leur traducteur. Hélas le projet a capoté quand il s’est avéré qu’une édition était déjà en préparation sous la direction de Samuel Brussel, lequel travaillait aux mêmes éditions du Rocher qui avaient pourtant refusé ma proposition l’année précédente. C’est ainsi qu’ont paru au Rocher, début 2003 et fin 2004, les deux premiers livres de Davila en français, une sélection des Escolios de 1975 (devenus Les horreurs de la démocratie) et une des Nuevos escolios de 1986 (Le réactionnaire authentique) traduits par Michel Bibard. Je fus bien déçu, d’abord de n’avoir pas été le traducteur de ces livres, comme on peut comprendre, mais aussi par la forme que l’on avait donnée à ces éditions françaises, notamment le choix discutable d’avoir doté les scolies d’une numérotation qui peut rendre service, mais qui ne correspond en rien à ce que serait la numérotation réelle d’une édition complète. Les traductions cependant étaient de bonne qualité, quoique pas exemptes de quelques faux-sens ou contresens, comme de traduire le verbe Creer par Créer au lieu de Croire (Horreurs, 785) ou de traduire Dependencia par son exact contraire Indépendance (Réac auth, 490). Mais passons, après tout je suis bien placé pour savoir qu’un traducteur n’est pas toujours infaillible. Entre ces deux dates, je me suis consolé en publiant à mes frais, à l’automne 2003, la livrette Studia daviliana, où je réunissais quelques documents, études et traductions. Elle a obtenu un bon succès. Mais il manquait encore à ma déconvenue le coup de pied de l’âne, qui arriva en 2009 quand les éditions de L’Arche, ayant oublié mon existence, confièrent à une danseuse de flamenco, qui d’ailleurs ne s’en est pas mal tirée, la traduction du troisième et dernier recueil de pensées de Davila (Carnets d’un vaincu). J’arrêterai ici la narration de cette drôle d’histoire, pour en revenir à mon propos initial en évoquant encore ce point. J’aurais pu m’en apercevoir plus tôt mais c’est en lisant les pages biographiques du bon ouvrage de M Rabier, que je réalise combien Davila avait longuement résidé en France dans sa jeunesse. Né en Colombie en 1913, il a vécu à Paris de 1919 à 1936, c’est à dire pas moins de dix-sept ans. Cela m’amène à songer qu’un autre de mes grands réacs préférés, Albert Caraco, né en Turquie en 1919, a de son côté habité Paris de 1929 à 1939. Pendant sept ans, de 1929 à 1936, ces deux esprits ont donc vécu non loin de l’autre, ont pu se croiser… Ils étaient encore bien jeunes et n’avaient pas commencé d’écrire, en tout cas de publier, mais l’idée de cette coexistence porte à la rêverie.