J’ai découvert les écrits de l’Argentin Juan Forn (1959-2021) au hasard d’une chronique qu’il avait consacrée à la mort de Horacio Quiroga (1898-1937) et que quelqu’un avait reproduite dans Facebook. Dans cet article intitulé El hombre que nos enseñó a tener frío (L’homme qui nous a appris à avoir froid) je suppose qu’il n’y a pas d’informations inédites, mais où que l’auteur soit allé se renseigner, il a su agencer les éléments en un récit d’une fluidité remarquable. J’ai longuement considéré ce texte avant de me décider à n’en traduire que la moitié pour ma Lettre documentaire d'hier (Ld 543), les trois premiers et les plus denses des six paragraphes qui le composent (les trois suivants concernant plus l’histoire de la littérature argentine que la vie des hommes).
Ayant emprunté le recueil Yo recordaré por ustedes (Je me souviendrai pour vous), contenant cette chronique (que l’on trouve aussi en ligne sur le site du magazine Página 12), j’en ai lu quelques autres. J’ai bien aimé celle intitulée Entre las ruinas de mi inteligencia (Parmi les ruines de mon intelligence) consacrée aux derniers jours de Jaime Gil de Biedma (1929-1990), homosexuel alcoolique et dirigeant d’une grande entreprise, que Forn tenait pour le meilleur poète de son temps, bien qu’il n’eût écrit que 87 poèmes. Il traite avec humour l’épisode funèbre (je traduis) : «La seule chose qui lui importait, alors qu’il agonisait du sida en 1990, c’était de ne pas mourir avant sa mère, afin qu’elle n’apprenne pas dans les journaux que son fils était homosexuel. La vieille dame de quatre-vingt-dix ans était la seule personne de tout Barcelone à ne pas être au courant.»
Tout cela est bien raconté mais j’ai un peu déchanté en lisant la chronique El idiota útil de derecha (L’idiot utile de la droite) dans lequel Forn reproche au journaliste américain Tom Wolfe d’avoir créé en 1970 l’expression Radical chic, qui devait rester pour désigner ironiquement les bourges culturels de gauche, comme ceux avec lesquels Leonard Bernstein avait organisé une réception luxueuse en l’honneur de membres des Black Panthers poursuivis pour actes de terrorisme (actes que Forn ne nie cependant pas). C’est qu’en montrant des ridicules de la gauche, Wolfe a peut-être donné des arguments à la droite, crime impardonnable… Visiblement ce bon Juan faisait partie de ceux pour qui « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » et qui préfèrent rester sourds-muets-aveugles devant certaines réalités, pour ne pas faire le jeu de… Mais je ne marche pas dans ce genre de combine. Grumble.
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