mardi 18 novembre 2025

Crad

(Réédition : je reproduis ci-dessous ma Lettre documentaire n° 464, de mai 2009, dans laquelle j’avais traduit en français le texte de Crad Kilodney, Life without drama, de 1992. C’est cette histoire que j’ai lue samedi dernier au public du Moulin à Café de Doeuil sur le Mignon, en ouverture d’une séance de lectures sur le thème de l’humour.)

LA VIE SANS DRAME, par Crad Kilodney

    Il ne se réveilla pas dans une chambre d’hôtel inconnue, avec une bouteille vide traînant par terre et une belle femme dormant à côté de lui.
    Il ne mit pas un pistolet dans sa poche avant de sortir.
    Il n’avait pas rendez-vous dans un bar obscur, avec un puissant représentant d’une organisation secrète.
    Au travail, il ne trouva rien d’inhabituel sur son bureau. Il n’y avait pas de décision difficile, ni de problème éthique à affronter. Il n’avait aucun pouvoir sur les autres. Il ne fut pas convoqué à une réunion importante. Il ne reçut de coups d’œil langoureux d’aucune collègue. Il ne surprit aucune conversation importante dans les toilettes. Il n’eut aucune confrontation avec son supérieur, dans laquelle il l’aurait surpris par son assurance.
    Il ne s’absenta pas dans l’après-midi pour un rendez-vous avec une femme riche et célèbre.
    En rentrant chez lui, il ne se battit pas avec un agresseur, ni ne secourut des enfants au premier ou deuxième étage d’un immeuble en feu.
    Il ne fut pas pris dans une fusillade entre la police et des gangsters.
    Il ne trouva pas une mallette pleine d’argent, de bijoux ou de documents secrets.
    Aucun homme en noir ne lui remit des instructions codées afin qu’il prenne le premier vol pour Tanger, Amsterdam, Paris ou Moscou.
    Il ne rencontra pas une belle femme assise seule dans un bar à la lumière tamisée, qui lui aurait fait un sourire séduisant.
    Son portable ne sonna pas une seule fois.
    Les gens ne firent pas attention à lui dans la rue, et personne ne le suivit.
    Il n’éprouva aucune sensation physique inhabituelle, et aucune idée, frayeur ou souvenir ne lui vint tout à coup à l’esprit.
    Quand il fut arrivé, il constata que personne n’avait forcé et saccagé son appartement, dans lequel rien ne manquait.
    Il n’y avait rien d’important au courrier, ni de messages sur le répondeur.
    Ressortant plus tard acheter des cigarettes, il ne fut le témoin d’aucun crime ni accident, ni n’eut la chance de croiser une belle femme en quête de protection et d’un endroit où se cacher.
    Ses numéros de loterie ne sortirent pas.
    Lorsqu’il regarda au dehors par la fenêtre, il ne vit que des immeubles et des voitures.
    Il n’entendit aucun bruit bizarre en provenance de l’appartement d’en face.
    Quand il se mit au lit, il n’eut aucun mauvais pressentiment, ni n’eut à réfléchir à aucune affaire importante à traiter le lendemain.
    Il ne fit aucun rêve qui se révèlerait prophétique.
    Inutile de préciser qu’il ne se réveilla pas dans une chambre d’hôtel inconnue, avec une bouteille vide traînant par terre et une belle femme dormant à côté de lui.

(Photo Marie Toutous-Delenatte)

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