Le blog littéraire et agricole de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste.
jeudi 29 janvier 2026
Louis S
Souvenirs de Louis S. Longtemps j’ai ignoré qu’il se prénommait Louis. Pour moi, c’était Monsieur S. Il habitait avec sa famille derrière leur étable, laquelle donnait sur la rue, presque en face de chez mes grands-parents. Enfant, on m’y a envoyé parfois chercher le lait. J’aimais beaucoup l’ambiance des vaches, l’odeur énorme, les hirondelles nichant là. Un jour que nous étions en vacances dans ce village, Monsieur S, Dieu sait où, a passé sa main dans le grain qu’une machine moulait, et s’est coupé deux doigts. Mon père l’a conduit d’urgence à l’hôpital. Je les accompagnais. Je ne m’en souviens guère mais j’ai retenu la leçon, que même quelqu’un d’avisé comme lui pouvait commettre une lourde erreur. C’était un petit homme sec au visage buriné, au regard vif. J’ai refait sa connaissance quand je me suis installé au village, après des années d’absence. Il me tutoyait, m’ayant connu enfant, et m’a proposé d’en faire de même avec lui, mais je n’ai jamais pu m’y résoudre. Dans les premiers temps il m’a donné des informations de base : que le supermarché le plus proche était l’Inter de Beauvoir, à treize kilomètres, et que sur les hauteurs au nord du village se trouvait la carrière, c’est à dire le dépotoir, il n’y avait pas encore de déchetterie. Il m’a aussi parlé de la grange dite du pendu, isolée au milieu des champs. Je crois que c’est lui qui se chargeait de monter de temps en temps sur le toit de chez ma grand-mère pour remettre les tuiles en place. On a causé de ce problème des fuites quand j’ai repris la maison, avant que je fasse refaire la toiture. Il essayait de minimiser en plaisantant : Ah, tant qu’il pleut pas dans le lit… Il m’a donné quelques bons conseils, comme de me servir d’un tournevis pour enlever la peinture écaillée des vieux volets, ou de couper toutes les tiges sauf une, d’un prunier qui poussait en bouquet : Tu verras comme il va profiter, m’avait-il dit, et ce fut bien le cas. Il disait D’autre fois, pour Autrefois, et au début j’ai cru que c’était par erreur, puis j’ai entendu un autre gars du coin dire de même, puis j’ai trouvé l’expression telle quelle dans un texte du XVIIIe siècle, signe que c’était une tournure ancienne. Une fois, à propos des misères subies par je ne sais plus quel animal, il m’avait dit en souriant : O l’est des bêtes comme les chrétiens… Etait-ce à dire qu’il en est des bêtes comme des chrétiens, c’est à dire des humains, tous susceptibles de souffrir ? Il a dû me prendre pour un rigolo, la fois où je lui ai naïvement offert des pommes de mon jardin, qui n’étaient pas mûres. Ou bien des petits oignons à planter, dont j’avais acheté un stock excessif. Il les a regardés d’un air perplexe, puis a dit : Eh ben, on va les mett dans la terre. Quand il a abandonné le chauffage au bois, il m’a donné tous les fagots qui lui restaient. Ils contenaient de tout, même des petites tiges de lierre sec, c’était une leçon d’économie. Quand il a pris sa retraite, il était parfois désoeuvré, je le trouvais assis dans sa cuisine. Il a vendu son étable et devait faire le tour par l’impasse pour aller au courrier. Je pensais peut-être à tort que ça devait l’ennuyer, et qu’à sa place j’aurais préféré conserver l’écurie juste pour avoir le plaisir de couper à travers elle pour aller dans la rue. A la fin c’est là que je le voyais le plus souvent, quand il venait aux boites à lettres, en face de ma fenêtre de cuisine. Il marchait de plus en plus difficilement. Une fois je m’étais trouvé le suivre en voiture sur la route de Loulay pour aller au marché du vendredi matin, et je voyais la sienne zigzaguer. Puis il a cessé de conduire. Quand il m’arrivait de lui poser machinalement la question qu’on ne devrait pas trop poser aux vieux, Comment allez-vous, il répondait : On s’en va du mauvais côté… Je ne sais plus quand il est mort, si j’habitais déjà là en permanence, mais j’ai pu aller à son enterrement. On ne se connaissait pas plus que ça, on n’était pas très liés, mais sa mort m’a terriblement attristé. Il était de Saint-Martial, je pense à lui chaque fois que j’aperçois au loin l’église de Saint-Martial éclairée, les soirs d’été.
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