Je me suis intéressé à ces Lettres intimes, principalement adressées à la jeune épouse. Elle était restée en Amérique avec leur garçonnet Alex, car par manque de moyens financiers Rafael ne les emmène pas avec lui en Europe (110). Il quitte Asunción en bateau fin août 1910, descendant le fleuve Paraguay jusqu’à Corrientes (02-IX) puis le Paraná jusqu’à Buenos Aires (05-IX), passant aussitôt à Montevideo (06-IX) d’où il embarque le soir même à bord d’un navire italien qu’il appelle d’abord le Victoria, en fait le Re Vittorio, bateau rapide pouvant gagner l’Europe en deux semaines (p 96-98). Après une unique escale à l’ile São Vicente du Cap-Vert (11-IX), il débarque à Barcelone (22-IX) puis se rend à Paris, en train j’imagine, où il arrive le 24 septembre. Il y consulte aussitôt le docteur Quinton, avec qui il a correspondu depuis le Paraguay, et qui lui semble plus fiable qu’un autre médecin spécialiste de la tuberculose, le docteur Doyen, plus célèbre mais réputé cupide. Il a donné comme adresse postale la Sucursal de La Prensa, 4 boulevard de la Madeleine (97 & 100) mais loge d’abord au luxueux Palais d’Orsay (à la gare du même nom) puis au moins coûteux Grand Hôtel, sur un boulevard (104). Les lettres mettent alors un mois pour aller d'Asunción à Paris (110). Dès le premier jour le docteur Quinton lui conseille d'aller séjourner à Arcachon, plutôt qu’à Nice ou en Suisse (102). Il répétera qu’on lui a expliqué qu’il doit éviter la chaleur et préférer le climat tempéré du Sud-Ouest de la France (Arcachon, Pau ou Saint-Jean de Luz) et il envisage de s’installer à Montevideo à son retour (113, 115). En attendant il n’est pas pressé de quitter Paris, ville «sublime, incomparable» (105) et «si commode» (107), où il peut prendre une voiture pour aller se promener au Bois (104). Sa chère Panchita a dû lui faire une crise de jalousie, car il se sentira obligé de préciser qu’il n’était pas allé à Paris pour sortir tous les soirs avec Boceta (?) dans les pornocinematógrafos (115). Enfin il s’arrache à la capitale et arrive à Arcachon le 12 octobre, pressé par la menace d’une grève des employés du chemin de fer (déjà!). Bizarrement le préfacier du livre à trois reprises (p XIII & XXVI) et Barrett lui-même une fois (p 104) considèrent Arcachon comme une ville cantábrica, soit située sur la côte de la Mer cantabrique, donnant à ce toponyme espagnol un sens large correspondant à ce que nous appellerions le golfe de Gascogne. A Arcachon, Barrett s’en remet au docteur Lalesque, un disciple de Quinton. Il se fait d’abord envoyer le courrier à la Poste restante et loge à une première adresse inconnue, où il dispose d’une chambre avec vue sur la mer, qui lui fait s’exclamer Qué hermosura y qué sosiego (quelle beauté et quel calme! p 112). Deux jours après, Lalesque le fait installer à l’hôtel Régina Forêt, d’où il ne voit plus la mer mais occupe une chambre à l’angle du bâtiment, avec vue sur une pinède (114. C’est peut-être l’actuelle résidence Villa Régina, construite en 1881 dans le quartier de la Ville d’Hiver, allée Corrigan). Dans une lettre du 20 octobre Barrett se réjouit d’être ainsi à huit heures de Paris et à trois de l’Espagne, dans un cadre agréable (una delicia, una belleza) avec les commodités de la vie moderne (beaux bâtiments, bains, automobiles, etc, 115). Mais les nouvelles sont mauvaises, sa santé ne s’arrange pas (113). A partir de novembre il est alité en permanence (121). Le courrier et la presse du Paraguay ne lui parviennent pas, ou trop lentement, et il se sent «enterré à Arcachon» (121). Le 14 décembre, en désespoir de cause, Lalesque doit monter à Paris se procurer les remèdes du docteur Doyen, qu’il compte administrer au malade à partir du 19 (123). Trop tard : Rafael rend l’âme le 17 dans sa chambre de l’hôtel Regina (124), assisté par sa tante Susana Barrett, venue de Saint-Sébastien (122). Il n’avait que 34 ans.
Le blog littéraire et agricole de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste.
dimanche 23 août 2026
Barrett
Au début de l’année dernière (le 11 janvier) rendant compte d’une anthologie d’aphorismes hispano-américains, j’en ai traduit mes préférés, dont un d’un certain Rafael Barrett («C’est bizarre : je ne connaissais pas certaines des personnes que je saluais, mais maintenant que je les connais, je ne les salue plus»). Je n’avais jamais entendu parler de ce journaliste né espagnol de père anglais en 1876 à Torrelavega, près de Santander, ayant ensuite passé ses années de maturité en Amérique du Sud, principalement au Paraguay. La notice succincte signalait sans explication qu’il était mort en 1910 à Arcachon. Ce dernier détail inexpliqué m'intriguait. En me renseignant sur le personnage j’ai trouvé dans Wikipédia une notice fort longue, mais peu bavarde sur la biographie. L’on y mentionne aussi sans commentaire son lieu de mort et l’on apprend au moins qu’il était issu d’une famille fortunée, qu’il fut un jeune homme bagarreur, fréquentant les casinos, mais qu'il fut quand même très à gauche (quelle surprise), tous traits qui ne m’attirent pas beaucoup. Il se disait anarchiste mais n’était pas anti-chrétien (dans une lettre à sa soeur Angelina, il se réclamera même de la verdadera caridad, du verdadero cristianismo (Cartas íntimas, p 109)). J’ai consulté quelques livres de lui dans une collection publique. Je partage sa compassion pour les humbles mais en général sa prose lugubre m’assomme. Il écrivait principalement des reportages et des chroniques à caractère social, qui furent ensuite réunis en recueils, dont un seul a paru de son vivant, les autres sont posthumes. Dans un fort volume de ses Obras completas (paru aux Ediciones Tantín, Santander, 2010) il y a quelques pages (p 117-121) de Reflexiones, parmi lesquelles celle-ci m’a amusé, je traduis : «L’amour est une obscénité délicieuse. Nous le cachons, comme les trésors et les crimes» (El amor es una obscenidad deliciosa. Lo ocultamos como les tesoros y los crímenes). Dans un recueil de textes, publié en 1978 sous le titre général de El dolor paraguayo par la célèbre Biblioteca Ayacucho, signe d’une certaine notoriété, se trouve une Cronología assez précise. On y apprend que Barrett était à Montevideo début 1909 quand on lui diagnostiqua un début de tuberculose, et qu’il partit l’année suivante se soigner en France. L’on y donne aussi quelques détails sur cette dernière année de vie, laquelle est exposée plus précisément dans le volume de ses Cartas íntimas, publiées et annotées par sa veuve Francisca López Maíz de Barrett à Montevideo en 1967 (soit cinquante-sept ans après sa mort!).
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